Élie Cohen

Ce qui se passe ne condamne pas la technologie financière que l’on a inventé au cours des vingt cinq dernières années mais nous conduit à penser dans des conditions radicalement nouvelles l’usage de ces technologies futures. Plusieurs exemples me viennent à l’esprit. À l’origine de toutes les grandes innovations financières de ces dernières années, vous trouvez toujours une vraie bonne idée. Ce qu’on appelle par exemple les special entities : ce sont des véhicules d’investissement de déconsolidation. Aujourd’hui tout le monde dit que c’est une horreur absolue. C’est ce qui permet de sortir des risques et qui permet de rendre les comptes des entreprises beaucoup moins transparents qu’ils ne l’étaient par le passé. Mais d’où viennent-ils ? Ils ont été inventés il y a vingt cinq ans par des gens qui ont découvert qu’il existait certaines entreprises, notamment des entreprises de transports aériens, qui avaient des flux de revenus réguliers, les passagers, mais qui n’avaient pas les moyens de faire l’investissement d’achat d’un avion. Il y avait donc un véritable échec du marché : une demande solvable mais une offre qui n’arrivait pas à se matérialiser. À l’inverse, des investisseurs longs voulaient avoir des flux de revenus réguliers mais ne trouvaient pas les moyens d’améliorer leurs performances. Jusqu’au jour où des gens de General Electric ont décidé de mettre en place le véhicule qui va permettre, à partir de ces flux de revenus réguliers, de financer l’achat de cet avion. Cette technique financière a permis d’abaisser le coût du transport aérien, a permis à des compagnies nouvelles de naître et à des catégories nouvelles de voyageurs d’utiliser ce système. Ce principe est appliqué à un bien capitalistique en quelque sorte.

Un journaliste de l’Expansion, hier, m’interrogeait sur le retour et les vertus du modèle français. J’ai répondu : planification, nationalisation, autogestion ! En quelque sorte le modèle d’après-guerre, avec un interventionnisme de l’Etat puissant, une politique redistributive puissante. Ma thèse est de dire qu’on a complètement démantelé les outils de l’intervention publique, notamment en France. En 1970, j’ai connu la politique industrielle, la Direction du Trésor, le Plan, les guichets spécialisés. Il ne reste plus rien de tout cela. J’ai été dernièrement invité par le Ministre à participer aux états généraux de l’automobile. Il a été demandé à des cabinets d’audit stratégique de faire l’état de l’automobile français. Plus personne n’est compétent sur ce sujet-là au Ministère. Soit la crise est brève, auquel cas c’est le Boston Consulting Group qui inspire le gouvernement français. Mais si la crise dure et s’aggrave, on réinventera alors des outils. Pour l’instant, l’Etat français n’est pas équipé pour cela.

Élie Cohen est directeur de recherches au CEVIPOF (CNRS) et professeur à Sciences po Paris.

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