Guy Hermet

La gouvernance est un moyen pour évacuer la lenteur de la délibération démocratique. Elle signifie que l’on va aller vite. Seuls les gens compétents y sont associés, et tous ceux qui ralentissent les processus en sont évincés. Il suffit de regarder en France comment se sont déroulées les discussions sur les régimes des retraites. Cela a été très rapide. La confusion et les contradictions engendrées par les contraintes de temps, ce que j’appelle le temps immédiat, autrement dit le fonctionnement de la vie politique, c’est le remplacement des programmes par des décisions court-termistes imposées par la situation. Auparavant les hommes politiques prétendaient toujours contrôler le cours du temps pour savoir où ils allaient. Ils ne le prétendent plus. Ils ne savent pas non plus ce qui va leur tomber sur la tête dans la semaine. Il y a toujours eu de l’incertitude en politique, mais la probabilité de l’imprévu a été fortement multipliée.
L’exercice habituel de la politique démocratique ressemblait à une voiture avec un réservoir d’essence, qui correspondait aux promesses. A chaque élection, il fallait promettre quelque chose de plus pour ne pas décevoir les électeurs. À leurs yeux, la démocratie a une légitimité fondamentale. Et chacun sait que ce n’est pas vrai : elle a surtout une légitimité d’exercice. Ce sont les avantages, les produits qu’elle apporte aux gens à chaque élection. Elle a donc fonctionné ainsi, avec des promesses de carburant pour la voiture démocratique, qui ne coûtaient pas cher. Comme le vote pour les femmes, puis le vote à dix-huit ans, puis les congés payés.
Aujourd’hui, la voiture de la démocratie a épuisé son carburant de promesses. Il n’y a plus rien. Les gens n’y croient plus. Il reste deux litres dans le réservoir contre cinquante au début. Dans son fonctionnement normal, cette voiture va s’arrêter. Il faut donc trouver autre chose. La voiture électrique ? Mais elle s’arrête au bout de cinquante kilomètres !

Guy Hermet a été professeur de sciences politiques à Sciences po Paris et à l’Institut universitaires des hautes études internationales à Genève, entre autres.

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