Richesse du monde, pauvretés des nations - Daniel Cohen (1998)

La décennie 1990 s’est caractérisé par une forte croissance du PIB mondial, poussé notamment par le boom économique des géants chinois et indien. Cette montée en puissance des Etats asiatiques, ainsi que d’un bon nombre d’autres Etats ayant appartenu à ce qu’on appelait autrefois le « Tiers-Monde », est fréquemment mise en parallèle avec la morosité de la croissance dans les « vieilles nations occidentales », qui connaissent depuis une trentaine d’années une réapparition du paupérisme, sous la forme d’une baisse des salaires (aux Etats-Unis) ou d’un chômage de masse (en Europe). Cette comparaison laisse penser que la croissance des « nouveaux pays industrialisés » se ferait aux dépens des pays développés, par l’intermédiaire de la mondialisation commerciale favorisant notamment le « dumping social ».

Or, le commerce entre le « Nord » et le « Sud » économiques ne représente que 3% du PIB du Nord, et n’expose à la concurrence qu’une très faible minorité de sa main d’œuvre. La mondialisation du commerce est donc innocente des maux dont on l’accuse (I). D’après Daniel Cohen, la véritable origine du marasme économique se trouve dans les mutations récentes du capitalisme, et sur l’incapacité des pouvoirs publics à y faire face (II).

I. Le faux procès de la mondialisation

La fin de la guerre froide et la victoire du camp des démocraties occidentales ont rendu nécessaire la découverte, ou plutôt l’invention, de nouveaux ennemis. Les États du Sud, et au premier chef les Etats asiatiques, se sont tout naturellement vus attribuer ce rôle – ce qui, pour Cohen, est absurde. Outre que le Sud soit encore très largement incapable de rivaliser avec les performances économiques du Nord (A), la concurrence internationale n’a qu’un effet très limité sur la situation de l’emploi en Europe et aux Etats-Unis (B).

A. La victoire économique du Sud sur le Nord : chimère ou réalité ?

Tout d’abord, et il convient de le rappeler, la grande majorité des Etats du Sud ne sont absolument pas en mesure de soutenir une lutte économique contre l’Occident. L’Afrique, notamment, connaît un sous-développement structurel, dû à la soumission des femmes (qui freine le recours au machinisme), à l’exploitation des campagnes par les villes (craignant le pouvoir de la rue, les élites dirigeantes maintiennent le prix des denrées alimentaires à un taux artificiellement bas), et la corruption du pouvoir (qui absorbe une proportion considérable de la croissance). Pour de nombreux pays en développement, le seul espoir de redressement économique se trouve dans une démocratisation malheureusement hypothétique, comme en témoigne la fréquence des coups d’Etat. Certes, un certain nombre d’Etats asiatiques est parvenu à s’arracher au sous-développement pour atteindre un niveau de revenu parfois supérieur à celui des Etats du Nord. Cette convergence des revenus entre Nord et Sud s’explique essentiellement par une forte scolarisation, un fort taux d’investissement, l’adoption par les pouvoirs publics d’un dirigisme économique tourné vers l’exportation, et enfin la stabilité politique et sociale. Les cas de Hong Kong et de Singapour font, à cet égard, figure d’archétypes. L’Occident doit-il cependant avoir peur de ces nouvelles puissances économiques ? En se basant sur l’exemple de la libéralisation des échanges entre les Etats-Unis et le Mexique, Cohen montre que les pays du Sud ne sont pas destinés à drainer l’investissement des entreprises du Nord, pas plus qu’à inonder ces mêmes pays de leur production bon marché. Dans le domaine des relations commerciales internationales, aucun déficit global et durable n’est à craindre : dans l’absolu, il y a toujours un taux de change pour lequel la balance commerciale s’équilibre. Il est donc inepte d’affirmer qu’un « Etat » dans son ensemble serait amené à pâtir ou non de la mondialisation.

B. Les vraies victimes de la mondialisation

La vraie question n’est donc pas de savoir lequel de deux Etats engagés dans un processus de libéralisation des échanges en bénéficiera le plus, mais de savoir quels secteurs sociaux seront victimes de l’ouverture. C’est ainsi que le libre-échange a entraîné la disparition de l’agriculture britannique au XIXème siècle (au profit du secteur industriel), ou qu’à la même époque l’artisanat indien a cruellement pâti de l’importation des textiles de la métropole britannique. Les périodes d’adaptation de l’économie aux défis de la concurrence internationale peuvent déboucher sur des troubles sociaux importants, faisant alors ressurgir des tentations protectionnistes. C’est précisément la situation dans laquelle se trouvent les Etats-Unis et l’Europe aujourd’hui. En effet, ce sont les « ouvriers spécialisés » qui, au Nord, pâtissent de la mondialisation. A l’inverse, les personnes travaillant dans le secteur public, ou dans les services marchands « non délocalisables », n’ont rien à craindre de la mondialisation, tandis que les travailleurs qualifiés en tirent profit, puisque les exportations du Nord se caractérisent par leur intensité en travail qualifié. Est-ce à dire que la mondialisation est seule responsable du chômage des travailleurs peu qualifiés ? Rien n’est moins sûr. En effet, les secteurs exposés à la concurrence étrangère ne représentent qu’une petite fraction de la main d’œuvre, et certains « OS » doivent leur emploi au commerce, la France étant notamment compétitive dans le secteur agro-alimentaire. Si la mondialisation n’est pas la cause principale de la précarisation des travailleurs non qualifiés, cette dernière doit nécessairement s’expliquer par les mutations du système économique des pays du Nord. De fait, pour l’auteur, « c’est notre propre propension à transformer la nature du travail qui ouvre à la ‘mondialisation’ l’espace où elle se loge, et lui donne le goût de cendre qui la fait rejeter. » (p. 15.)

II. La nocivité de la « troisième révolution industrielle »

Outre la mondialisation, l’opinion publique trouve d’autres coupables au retour du paupérisme : l’immigration, la dérégulation, la désyndicalisation et la scolarisation massive sont ainsi accusés de comprimer les salaires et/ou de restreindre l’accès à l’emploi. Sans nier que certains de ces facteurs puissent éventuellement jouer un rôle dans les mutations du monde du travail, Daniel Cohen voit cependant dans la « troisième révolution industrielle » l’origine principale des bouleversements sociaux. Cette révolution, dernier avatar du capitalisme, est en fait la « fin du fordisme » comme modèle de production. À la « grande usine fordiste » unissant ingénieurs et ouvriers sous un même toit, succéderait une production partagée entre de multiples entreprises au salariat plus homogène, unies entre elles par des contrats de sous-traitance. A la source de cet éclatement du travail entre entités distinctes, deux phénomènes : – d’une part, la baisse des coûts de communication, permise par l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ; – d’autre part, la qualification accrue des travailleurs, qui permet le développement d’entreprises composées uniquement de spécialistes (juristes, comptables, consultants…), là où les entreprises du passé comprenaient une majorité de travailleurs non qualifiés encadrés par un faible nombre de diplômés. Or, la nouvelle organisation de la production renforce les inégalités (A), dans un contexte où les pouvoirs publics peinent à jouer à plein leur rôle protecteur en matière sociale (B).

A. La société inégalitaire

Dans la mesure où les entreprises sont de plus en plus spécialisées, leur salariat tend à s’homogénéiser. Là où la « grande usine fordiste » réunissait toutes les classes de la société industrielle et jouait un rôle de ciment social, l’organisation actuelle du capitalisme cloisonne les groupes sociaux. Elle génère en outre de nouvelles inégalités au sein d’un même groupe socio-professionnel, puisque le salaire d’un informaticien (par exemple) pourra varier du simple au triple en fonction des performances de l’entreprise où il exerce un travail pourtant de même nature. Le cloisonnement des groupes sociaux dans le monde du travail se retrouve d’ailleurs dans d’autres domaines. A la crise du travail, correspond une crise de la famille, une crise de l’école, une crise de la nation. Les anciens cadres sociaux, qui en dépit de leurs imperfections permettaient un certain degré de brassage social, ont volé en éclat. C’est ainsi que l’ « école républicaine » a du plomb dans l’aile. L’aggravation de la ségrégation socio-spatiale établit une distinction de fait entre « bons » et « mauvais » établissements, que les politiques du Ministère de l’Education nationale en faveur des « Zones d’Education Prioritaire » ne font qu’empirer. Au sein même des établissements, les classes moyennes et supérieures ont recours à des stratégies visant à placer les enfants dans une « bonne » classe, en les poussant par exemple à s’inscrire dans les filières « européennes » ou à choisir des options rares ou prestigieuses (musique, langues rares). On observe également une homogénéisation de la famille, due au triomphe du « mariage d’amour » sur le « mariage de raison ». En effet, là où les anciennes conceptions patrimoniales sous-entendaient la substituabilité des conjoints potentiels en fonction de la « dot » qu’ils apportaient, on valorise aujourd’hui le mariage d’amour, c’est à dire, le plus souvent : le mariage au sein d’une même classe sociale. Or, l’homogénéisation de la famille ne garantit pas sa stabilité, puisqu’elle n’est jamais que le symptôme de la dictature du « développement personnel », qui s’est substituée aux normes sociales valorisant la fidélité. Les communautés politiques sont également victimes de la précarisation. En marge de l’intégration économique, on observe une « rétractation politique » qui prend la forme de tendances à la division des Etats. La décennie 1990 fut celle de l’effondrement de la Yougoslavie et de l’URSS, ainsi que de la séparation de la République tchèque d’avec la Slovaquie. Les querelles entre Wallons et Flamands en Belgique se font violentes, de même qu’entre Italiens du Nord et du Sud. La division des Etats, qui s’explique le plus souvent par le refus d’une région de financer le développement économique de ses voisines, a été rendue possible par deux phénomènes majeurs. Tout d’abord, la pacification des relations internationales ne rend plus la possession d’un vaste territoire et d’une population élevée indispensable à la sécurité. Ensuite, le libre-échange rend moins nécessaire la disposition d’un grand marché intérieur pour l’industrie nationale. On observe donc actuellement un phénomène de délitement social tous azimuts, doublé d’une précarisation accrue du parcours professionnel des individus. Cette évolution est évidemment dangereuse, et ce d’autant plus que les pouvoirs publics ne parviennent pas à en juguler les effets négatifs.

B. Misère de la politique

Depuis trente ans, en effet, on observe la persistance du paupérisme, sous la forme de baisses de salaires aux Etats-Unis et du chômage de masse en Europe. Ce chômage est un chômage d’exclusion, puisqu’il débouche plus rarement qu’aux Etats-Unis sur un retour rapide à l’emploi. Bien au contraire, les chômeurs sont d’autant plus stigmatisés que la stabilité de l’emploi reste la règle pour la majorité des salariés. A l’inverse, les changements de carrière sont plus fréquents aux Etats-Unis, ce qui dédramatise les périodes de chômage, davantage vécues comme un mal nécessaire que comme une catastrophe irrémédiable. De part et d’autre de l’Atlantique, cependant, on observe la même incapacité des politiques publiques à ré-insérer les victimes de la troisième révolution industrielle, qu’ils soient chômeurs de longue durée ou « travailleurs pauvres ». Le modèle keynésien, qui a succédé au libéralisme et au mercantilisme comme paradigme des politiques économiques, est aujourd’hui en crise. Les politiques de relance, rendues moins efficaces par les anticipations inflationnistes, apparaissent de moins en moins soutenables, dans la mesure où elles augmentent les déficits d’Etats qui, s’ils venaient à perdre leur crédibilité aux yeux des créanciers, feraient fuir les investissements étrangers. A la fin de l’ouvrage, Daniel Cohen évoque quelques pistes qu’il estime plus adaptées à la configuration actuelle. Tout d’abord, il préconise de cesser de subventionner directement des entreprises qui ne contribuent plus, de toute façon, au maintien du lien social. Surtout, il propose une réforme en profondeur du système de sécurité sociale, inadapté aux enjeux du temps présent. Les allocations existantes devraient être remplacées par un « impôt négatif », c’est à dire une allocation inconditionnelle, versée à tous les citoyens et ce, quelle que soit leur position sociale. On peut discuter du montant de cette indemnisation, mais elle aurait indubitablement le mérite d’éviter la stigmatisation qui accompagne malheureusement les politiques plus ciblées. L’auteur ne se fait cependant aucune illusion sur les chances d’une refonte intégrale du système de protection sociale des Etats du Nord. Il est beaucoup plus facile, pour les élites dirigeantes, de s’en prendre à des causes externes (la mondialisation, l’Union européenne) que de bousculer le statu quo social et les « avantages acquis » – d’autant que les victimes du chômage et de la précarité ne forment pas la majorité des électeurs. La mentalité contemporaine ne facilite pas non plus les choses, puisque le développement de l’individualisme va de pair avec une méfiance accrue envers les valeurs solidaires.

L’auteur

Né à Tunis le 16 juin 1953, diplômé de l’École normale supérieure et agrégé de mathématiques (1976), docteur en sciences économiques (1979), puis agrégé des facultés de droit et de sciences économiques (1988), Daniel Cohen a occupé et occupe toujours une place de premier plan au carrefour de la recherche, de l’enseignement et du conseil économique. Tout en menant ses premières recherches au CNRS et au Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP), il travaille comme chargé de mission à la direction de la prévision du Ministère des Finances (1977-1980) avant d’entamer une carrière de consultant. Il travaille ainsi pour le gouvernement bolivien (1985), à la Banque mondiale (1984-1997), à la Banque de France (1986-1988) puis à la Banque centrale de Russie (1992-1997), et acquiert une expertise dans les questions de dette extérieure. Il poursuit également ses recherches au sein de think tanks européens réputés, comme le Centre for Economic Policy Research (1991-1998), l’European Economic Association (1993-1999) et l’Institut Universitaire de France (1994-1998). Daniel Cohen occupe actuellement une chaire d’économie à l’École normale supérieure, à Paris I et à l’École d’économie de Paris. Il est également membre du Conseil d’analyse économique (CAE) auprès du Premier Ministre et conseiller scientifique auprès du Centre de développement de l’OCDE. Il est par ailleurs éditorialiste adjoint au Monde. Proche du Parti socialiste, dont il défendit la candidate lors des dernières élections présidentielles, il est membre du Comité d’orientation scientifique de l’association « À gauche, en Europe » fondée par Michel Rocard et Dominique Strauss-Kahn, ainsi que de la Fondation Jean Jaurès.

Bibliographie

Monnaie, Richesse et Dette des Nations, Éditions du CNRS, 1987.
Private Lending to Sovereign States, éd. MIT Press, 1991.
Les Infortunes de la Prospérité, éd. Julliard, Paris, 1994.
Richesse du monde, pauvreté des nations, éd. Flammarion, Paris, 1997.
Nos Temps Modernes, éd. Flammarion, Paris, 2000.
La mondialisation et ses ennemis, éd. Grasset, Paris, 2004.
Trois leçons sur la société post-industrielle, Éditions du Seuil, Paris, 2006.
A co-dirigé l’ouvrage 27 Questions d’économie contemporaine (Tome 1) avec Philippe Askenazy, éd. Albin Michel, Paris, 2008.

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