Blessed Unrest - Paul Hawken (2008)

Dans Blessed Unrest, Paul Hawken expose ses vues sur les innombrables ONG qui luttent pour la justice sociale, la promotion de l’écologie et la protection des dernières cultures indigènes, soit les trois facettes sociale, environnementale et culturelle du développement durable. Selon lui, ces organisations constituent à la fois le plus vaste mouvement social et le premier mouvement global de l’Histoire de l’humanité. Il admet cependant que ce « mouvement » ne répond pas aux définitions classiques des mouvements sociaux et politiques : si les ONG luttant pour le développement durable ne sont pas dépourvues de racines historiques communes, le mouvement global qu’elles forment n’est ni centralisé, ni porté par une idéologie particulière ; surtout, il n’aspire pas à la domination politique (I). Ces caractéristiques ne remettent cependant pas en question son efficacité (II).

I. Le paradoxe du mouvement mondial

Le mouvement mondial ne correspond pas aux logiques ordinaires des mouvements sociaux infra-étatiques (A). Néanmoins, il fait preuve d’une véritable cohérence interne, ainsi que d’une certaine efficacité (B)

A. Un mouvement atypique

Le mouvement mondial inclut des organisations hétéroclites, tant par leur taille ou leur richesse que par la nationalité de leurs leaders ou la position politique de leurs membres. En ce sens, le mouvement mondial se caractérise avant tout par sa diversité et sa décentralisation.

A l’inverse des mouvements sociaux traditionnels, le mouvement mondial vient de la base : il ne s’agit pas d’une assemblée de partis fondés par une élite politique ou économique, mais d’une confédération de citoyens de toutes origines apportant des réponses locales à des problématiques globales. Leur intention n’est pas de prendre le pouvoir, mais de réagir de manière concrète face aux menaces à court terme qui pèsent sur la planète.

En ce sens, le mouvement mondial peut être qualifié de pragmatique, voire d’anti-idéologique. Si nombre d’ONG sont politiquement ou religieusement orientées, elles sont amenées à s’écarter des discours idéologiques classiques. Paul Hawken estime que les idéologies sont responsables des atteintes à la justice sociale, aux droits des minorités et à l’environnement. Il s’en prend particulièrement au néolibéralisme des institutions économiques et financières internationales (FMI, OMC), qui font le jeu de la recherche du profit à court terme au détriment des enjeux environnementaux, et défendent un libre-échange commercial socialement destructeur. A ce titre, il rappelle que le mouvement mondial ne souhaite pas tant l’arrêt de la mondialisation, qu’une régulation politique de cette dernière, tenant davantage compte des facteurs humains, sociaux, culturels et environnementaux susceptibles d’être impactés par l’activité économique transnationale.

Ces caractéristiques (hétérogénéité, origine bottom-up, pragmatisme, décentralisation et éloignement des centres du pouvoir) contribuent à la faible visibilité médiatique du mouvement mondial, qui n’apparaît comme tel que lorsque ses membres se réunissent massivement (à l’occasion des forums sociaux mondiaux ou des réunions du G8, par exemple).

Les rares manifestations du mouvement mondial font d’ailleurs clairement apparaître une autre de ses caractéristiques fondamentales, à savoir sa non-violence. Les « altermondialistes », souvent disciples de Thoreau, de Gandhi ou de Martin Luther King, sont rarement des émeutiers. En témoigne le caractère festif de certaines de leurs manifestations, qui visent davantage à interpeller l’opinion publique et à ridiculiser leurs adversaires qu’à leur nuire physiquement.

B) Les trois composantes complémentaires du mouvement

En dépit de son hétérogénéité, le « mouvement mondial » peut être qualifié comme tel car ses membres partagent à différents égards une même Histoire commune, à l’origine des trois volets environnemental, social et culturel de leur action.

Les racines du mouvement se trouvent aux XVIIIème et au XIXème siècle. A cette époque, la biologie prend son essor en tant que discipline scientifique pleinement indépendante du pouvoir religieux – l’émergence de la théorie de l’évolution comme substitut au « créationnisme » chrétien en étant sans doute l’illustration la plus connue. C’est également aux XVIIIème et au XIXème siècle que des philosophes et des écrivains valorisent les espaces naturels, souvent par opposition à un monde urbain corrompu. Paul Hawken cite essentiellement Ralph Waldo Emerson, philosophe de l’unité de l’Homme et de la nature, et William Thoreau, théoricien de la désobéissance civile et auteur de Walden ou la Vie dans les bois. Un Européen aurait quant à lui sans doute mentionné Jean-Jacques Rousseau, son « bon sauvage » et ses Rêveries du promeneur solitaire.

Au début du XXème siècle, la protection de l’environnement surgit pour la première fois dans le champ politique aux Etats-Unis avec l’établissement des premiers parcs naturels. Les sociétés qui en assurent la gestion sont alors financées à la fois par l’argent public et par le mécénat privé.

Les sphères de l’activité humaine et des espaces naturels sont alors clairement distinctes, séparées. L’écologie politique connaît un tournant décisif dans les années 1960, avec la mise en évidence des risques sanitaires des activités économiques. En 1962, l’ouvrage Silent Spring de Rachel Carson dénonce les dangers du DTT pour la biodiversité. Cette publication marque le divorce de l’écologie politique et de l’establishment économique. L’écologie politique se dote alors d’un volet social. S’engager pour l’environnement conduit d’ailleurs souvent à s’engager dans les questions sociales, les pauvres étant souvent les premières victimes des pollutions ou du réchauffement climatique.

A la même époque, le capitalisme global est également dénoncé comme une nouvelle forme d’impérialisme par les sociétés indigènes. Des organisations mettent en lumière la destruction des bases naturelles de ces sociétés par des entreprises transnationales, et mettent en garde contre le risque d’uniformisation des cultures posé par la mondialisation de l’information et sa domination évidente par la culture occidentale en générale et américaine en particulier.

Il n’existe donc aucune contradiction entre les dimensions environnementale, sociale et culturelle défendues individuellement ou simultanément par les organisations membres du mouvement mondial. C’est sur cette interdépendance entre le bien-être social, la protection de l’environnement et la défense des cultures en voie de disparition que repose la cohérence du mouvement mondial.

II) Le mouvement triomphera-t-il ?

Cette relative unité d’objectifs permettra-t-elle pour autant d’assurer l’efficacité du mouvement ? Répondre à cette question suppose de replacer ce dernier dans l’espace (A) et le temps (B).

A) Le réseau immunitaire mondial

« Agir local, penser global » : telle est la devise des ONG axées sur le développement durable. Ce slogan relève avant tout du pragmatisme : les ONG n’étant pas à même d’agir à l’échelle planétaire, elles se focalisent souvent sur un thème et un lieu particuliers. Cette stratégie pose deux problèmes. En premier lieu, les actions entreprises par les ONG risquent d’être trop limitées dans l’espace pour changer véritablement la donne. En second lieu, le fait que les ONG se focalisent sur un problème unique peut nuire à la cohérence de leurs actions.

Paul Hawken voit cependant dans la mise en réseau des ONG un remède à ces  dérives potentielles. A cet égard, le réseau Internet constitue une avancée remarquable pour les défenseurs du développement durable : en effet, il profite relativement plus aux petites structures qu’aux puissantes institutions, qui bénéficiaient déjà d’un solide réseau avant l’émergence du Web.

L’auteur voit d’ailleurs dans le fonctionnement en réseau des ONG une forme de système immunitaire mondial – le système immunitaire étant avant tout un réseau de cellules échangeuses d’informations. Le fonctionnement en réseau permet des synergies entre les acteurs différents, mais complémentaires que sont les philanthropes, les associations de protection des droits des femmes, les syndicats, les compagnies théâtrales, les médias alternatifs… chacun engagés dans un combat particulier et faisant appel à ses méthodes particulières. Pour qu’aboutisse cette union, nul besoin de doctrine commune : la simple volonté partagée de faire le bien autour de soi est suffisante.

B) Le ralentisseur global

Le mouvement mènera-t-il à un monde meilleur ? A cette question naïve, Paul Hawken répond à la fois par oui et par non. Par oui, car les ONG obtiennent déjà des résultats. Par non, car le combat pour le développement durable n’a pas de fin et nécessite une vigilance permanente, un effort continu. En cela, il se distingue des mouvements sociaux traditionnels dont les objectifs principaux (la prise du pouvoir, l’obtention d’un avantage) sont par nature délimités dans le temps.

Le mouvement s’intègre lui dans une perspective de long terme : il cherche avant tout à défendre les « temporalités longues » de la culture et de l’environnement contre le court-termisme de l’activité économique et singulièrement du commerce international, en instaurant une temporalité intermédiaire, celle de la gouvernance. La société civile mondiale cherche ainsi à réguler le rythme effréné de la mondialisation libérale, à résoudre les conflits entre les temporalités longues et les temporalités courtes. Nombre de mouvements altermondialistes font ainsi l’éloge de la lenteur, les plus connus étant le mouvement « Slow Food » et la Long Now Foundation.

De l’aveu de son auteur, Blessed Unrest est un ouvrage optimiste. Paul Hawken y relativise les critiques courantes sur les guerres larvées entre ONG ou les postures doctrinaires de certains de leurs dirigeants pour mieux souligner ce qui les rapproche, à savoir un combat commun pour les conditions de l’épanouissement à long terme de l’humanité. Certes, ce combat est rude, et ne saurait connaître de fin. Le mouvement social mondial n’est cependant pas désarmée : de fait, ce qui apparaissaient en premier lieu comme ses faiblesses pourraient bien constituer ses principales forces.

L’auteur

Paul Hawken, né le 8 février 1946 à Boston, est un entrepreneur, journaliste et pionnier de l’écologie américain. Après des études de macrobiotique, il mène une campagne pour la conciliation de la sphère économique avec les exigences environnementales, devenant ainsi l’un des premiers défenseurs du développement durable. Outre ses travaux théoriques sur des questions telles que les conséquences du commerce sur l’environnement, il dirige plusieurs entreprises « écolos » et travaille comme consultant auprès du gouvernement américain et de grands groupes. Il est à l’origine de la notion d’ « empreinte écologique ».

Bibliographie indicative

  • Next Economy, Ballantine, 1983.
  • Growing a Business, Simon & Shuster, 1987.
  • The Ecology of Commerce, Harper Collins, 1993.
  • Natural Capitalism: Creating the Next Industrial Revolution, Little Brown, 1997.
Retour à la documentation