C’est maintenant ! - Jean-Marc Jancovici (2009)

« C’est maintenant ! » propose une analyse très juste de certaines raisons « culturelles » de l’inaction des politiques face à la question de l’effet de serre additionnel, et propose des réformes volontaristes et sans compromis, à l’échelle des enjeux du réchauffement climatique. Au passage, les auteurs écornent le système capitaliste libéral, dont le court-termisme structurel est largement responsable des désastres climatiques.

Synthèse

C’est maintenant ! 3 ans pour sauver le monde pose (dès son titre) la nécessité d’une action rapide et énergique contre les risques environnementaux qui guettent notre planète : raréfaction des ressources naturelles (sources d’énergie fossiles, mais également biodiversité) et réchauffement climatique.

Selon les auteurs, l’humanité se trouve actuellement dans une situation que l’on pourrait qualifier de calme avant la tempête : les dérèglements climatiques ne se faisant pas encore sentir dans toute leur gravité. Pourtant, ce « calme » (par ailleurs relatif : le réchauffement est déjà visible dans de nombreuses parties du monde, notamment aux pôles) ne doit pas nous inciter à l’inaction. Il faut au contraire prendre dès aujourd’hui les mesures appropriées pour limiter les conséquences de désastres naturels globaux parfaitement prévisibles en l’état actuel des connaissances dont dispose la science

A cette fin, il est tout d’abord indispensable de tordre le cou à certaines croyances et d’en finir avec le court-termisme ambiant (I) : conditions sine qua non à une prise à bras le corps des risques environnementaux par une politique volontariste (II).

I) Poser les jalons d’une révolution verte

La préparation à, et plus encore la prévention de, la crise énergétique, écologique économique à venir nécessite de rompre avec la politique de l’autruche qui caractérise la majorité d’entre nous vis à vis des questions environnementales. Autrement dit, nous pensons avoir le temps de régler ces problèmes avant qu’ils ne surviennent, alors qu’il serait préférable d’agir dès maintenant (A). Par ailleurs, la révolution verte passe par le renversement de la tyrannie du court-terme, largement responsable des difficultés à venir (B).

A) La politique de l’autruche

Il est avéré que le pic de production de pétrole sera atteint prochainement, et se stabilisera durant une vingtaine d’années avant de décliner. La demande de pétrole est telle que les découvertes de nouveaux gisements ne permettront pas d’inverser cette tendance, commune à toutes les situations où une ressource est disponible en quantités limitées.

Pourtant, parler de « fin du pétrole » est inepte et dangereux. L’expression « fin du pétrole » laisse entendre que la consommation actuelle de pétrole pourra continuer de la même façon qu’aujourd’hui jusqu’à une date N, à partir de laquelle le pétrole sera épuisé. Bien au contraire, le pétrole sera disponible encore longtemps, mais sa dilapidation de plus en plus rapide entraînera, à court terme, une série d’augmentations de son prix, qui doit être anticipée rapidement par le développement de sources d’énergie alternatives.

De la même manière, les annonces d’un réchauffement de la température du globe de 5°C d’ici 2100 sont trompeuses. Le fait que la température mondiale augmente en moyenne de 5°C d’ici la fin du siècle ne signifie pas que l’humanité a encore neuf décennies ans pour agir : en effet, les conséquences du réchauffement, processus long, se font déjà sentir.

Face à l’imminence de ces dangers – crise énergétique, crise écologique (et, partant, crise économique) -, il est également tentant (et courant) de faire confiance au progrès technologique. Outre que cette croyance relève d’un scientisme irrationnel, elle méconnaît le fait que les moyens d’action contre les risques écologiques sont d’ores et déjà connus. La foi en la technologie future cherche souvent de cache-misère à l’absence de volonté réelle dans le présent. Par ailleurs, la technologie n’est pas, et de loin, la seule solution aux problèmes environnementaux : le traitement de ceux-ci appelle en effet des réformes d’ordre économique et juridique, bien plus que des innovations technologiques.

B) La tyrannie du court terme

Grandjean et Jancovici rappellent que les activités économiques sont assises sur un substrat physique. Dès lors, l’activité économique doit tenir compte de son impact sur l’environnement, pour assurer un développement « durable » du bien-être de l’humanité. Or l’économie a un impact net négatif sur les ressources naturelles : nous pêchons, par exemple, trop de poissons par rapport aux capacités naturelles de renouvellement de ces derniers.

Les auteurs se font ainsi les échos de la thèse développée par Jared Diammond dans Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, selon laquelle la civilisation pascuanne s’est éteinte après avoir consommé la totalité des ressources en arbres sur laquelle sa survie était fondée.

Ils proposent donc de remplacer le PIB, qui ne tient compte que des transactions économiques, par un PIB indexé des destructions nettes de ressources naturelles. Cet indicateur n’aurait cependant qu’un faible écho en l’absence de réaction radicale contre le court-termisme qui caractérise les sociétés humaines, et en premier lieu celles des pays industrialisés.

C’est ainsi que la financiarisation de l’économie conduit nombre d’entreprises à privilégier le profit à court terme sur leur intérêt (et celui de l’environnement) à long terme, que les politiques deviennent esclaves des sondages et des échéances électorales, et que les ménages s’endettent, etc. Les sociétés actuelles se fondent sur une exaltation de la liberté individuelle, dissociée de toute notion de responsabilité.

Or le développement durable est par essence un enjeu de long terme. Par ailleurs, les risques environnementaux que nous prenons sont irréversibles (le réchauffement climatique est d’ores et déjà inévitable : il nous appartient d’en réduire l’ampleur), ou en passe de le devenir (mise en danger d’espèces animales et végétales). Il faut donc « retemporaliser » acteurs économiques et politiques, en les contraignant à prendre conscience des conséquences de leurs actions.

II) Que faire ?

Cette « révolution des esprits » doit permettre une véritable « révolution verte », bien plus ambitieuse que les mesures (essentiellement incitatives) prises par les Etats à l’heure actuelle. Les auteurs proposent ainsi toute une série de mesures, destinées à être mises en œuvre au plan international et/ou européen (A) ou au plan national (B).

A) Dépolluer l’Europe

Bien que favorables à l’Europe politique et commerciale comme facteur de paix, les auteurs déplorent le productivisme structurel de la politique économique européenne. Si la recherche de productions élevées, notamment dans le domaine agricole, se concevait de manière évidente dans le contexte de la reconstruction d’après-guerre, elle n’a plus de sens dans le contexte du « monde fini » : la surpêche (largement subventionnée par l’UE) menace l’existence même des stocks halieutiques, l’agriculture intensive génère des pollutions chimiques importantes, etc. L’Europe doit donc prendre un « virage écologique » majeur, en modifiant les règles pour favoriser les producteurs respectueux de l’environnement, sans pour autant étouffer l’activité économique par une réglementation trop tâtillonne.

Une « Agence européenne de la décarbonisation » pourrait être créée, chargée de veiller à la diminution des émissions de gaz à effet de serre par les Etats.

Sur le plan financier, les auteurs proposent également un retour sur les critères de stabilité monétaire, qui font obstacle à tout investissement massif en faveur de l’environnement.

D’autres organisations internationales ayant un impact sur l’activité économique doivent également intégrer la problématique du développement durable : notamment l’OMC, qui doit pouvoir accepter les barrières commerciales dès lors qu’elles se justifient par la protection de l’environnement, qui constitue le fondement physique des échanges économiques.

B) Pour un De Gaulle écologiste

Mais c’est surtout au niveau des Etats que des mesures devront être décidées et appliquées. Les auteurs, qui ne croient pas en la possibilité d’une arrivée au pouvoir des Verts, dont ils égratignent au passage l’opposition systématique à tout investissement dans le domaine de l’énergie nucléaire (pourtant moins émettrice de gaz à effet de serre que les centrales thermiques au fioul ou au charbon), comptent à cet égard sur la prise de conscience des grands partis de gouvernement, et notamment des futurs Présidents et Premier Ministre.

Ils proposent ainsi de très nombreuses mesures, dont le coût financier évident serait compensé par la sauvegarde de ressources naturelles occasionnées et par le coup de fouet qu’elles donneraient à l’économie :

– Destruction des centrales à charbon, au profit de centrales nucléaires et hydrauliques, peu émettrices de gaz à effet de serre.

– Installation de mécanismes de capture et de stockage du  CO2 dans les centrales thermiques.

– Isolation de l’ensemble du parc immobilier.

– Destruction d’une partie des villes, au profit des campagnes.

– Intégration des enjeux environnementaux dans l’ensemble des projets de lois.

– Institution d’une taxe carbone dissuasive, et passage d’une fiscalité sur le travail à une fiscalité sur la pollution.

– Développement d’une politique industrielle visant la promotion des industries « vertes »

– Remplacement des sources d’énergie fossiles pour la production de la chaleur par des énergies renouvelables

– Interdiction des voitures dépassant un certain seuil d’émission de gaz à effet de serre.

Ces objectifs paraissent certes très ambitieux, et difficilement envisageables à court ou moyen terme. Pourtant, personne ne peut en contester la nécessité eût égard à l’importance des questions environnementales. Les auteurs rappellent ainsi que, lorsque cela leur paraissait vital, les Etats ont su faire preuve de réactivité et n’ont pas hésité à prendre le contrôle (au moins partiellement) de la vie économique.

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