Comment nous avons ruiné nos enfants - Patrick Artus (2006)

Cet essai au titre peu équivoque, publié en 2006 dans un contexte social explosif (manifestations anti-CPE, crise des banlieues) et alors que les esprits se préparaient déjà aux élections présidentielles de 2007, est cependant bien plus qu’un ouvrage de circonstance. Il s’agit d’une mise en garde extrêmement bien documentée contre le court-termisme des politiques économiques françaises, alors même que les défis du XXIème siècle (vieillissement, intensification de la mondialisation) exigent des mesures structurelles, de long terme.

Synthèse

L’économie française devra faire face dans les décennies à venir à deux défis majeurs : le vieillissement démographique, et la poursuite de la mondialisation. Ces deux évolutions sont irréversibles, et les conséquences d’une éventuelle inertie face aux risques dont elles sont porteuses sont bien connues des économistes. En d’autres termes, si les pouvoirs publics ne mettent pas immédiatement en œuvre des réformes profondes visant à assurer le financement des retraites et la compétitivité des entreprises françaises, la France risque de perdre son statut de « puissance moyenne ». Or, depuis le choc pétrolier de 1973, les dirigeants français ont – par ignorance ou par calcul politicien – soigneusement évité toute réforme d’envergure ; même, leur action face aux difficultés économiques s’est souvent avéré nuisible. Pour Patrick Artus et Marie-Paule Virard, il s’agit donc de définir des principales menaces pour l’économie française dans les années à venir (I) avant de suggérer des solutions pour nous y préparer (II).

I. Le pire est à venir

Les auteurs se penchent sur deux facteurs qui pèseront le plus sur la santé économique du pays dans les décennies à venir, à savoir le vieillissement démographique (A) et l’approfondissement de la mondialisation (B).

A. Le défi du vieillissement

Le phénomène du vieillissement, déjà patent avec l’entrée en retraite des baby-boomers, pose une double problématique aux actifs d’aujourd’hui – et plus encore à ceux de demain. Il s’agit à la fois de financer des retraites toujours plus nombreuses (on comptera environ sept retraités pour dix actifs en 2040) et de mettre en place un système de retraite pérenne pour assurer leur propre avenir. La question de la réforme du système de retraite est généralement posée sous la forme d’un dilemme entre répartition et capitalisation. D’après les auteurs, il s’agit là d’un faux dilemme car ces deux systèmes reposent in fine sur la capacité des actifs d’aujourd’hui à financer les retraites d’aujourd’hui. Que le montant des retraites soit fixé par des cotisations salariales ou par les dividendes tirées de « fonds de pension », leur versement repose sur l’activité économique présente. Autrement dit, le système de retraite par capitalisation ne pose pas simplement un problème de justice sociale, mais aussi un problème de pérennité, puisqu’ « en épargnant, un salarié (…) ne possède jamais qu’une créance sur la production future de biens et services. Sur l’avenir, en quelque sorte. Pour que cette créance soit honorée le moment venu, il faut que soit produite alors la richesse correspondante. » Si l’on ajoute à cela les risques de spéculation posés par la multiplication des organismes de fonds de pension, on comprend que la seule vraie solution au problème des retraites est d’encourager le travail. Un défi d’autant plus ardu que le financement des retraites pèse sur la compétitivité des entreprises françaises.

B. Le défi de la mondialisation

Le deuxième défi, plus médiatisé et qui préoccupe bien davantage les Français à l’heure actuelle, est celui de la poursuite et de l’approfondissement de la mondialisation. Cette dernière, telle qu’elle se déroule actuellement, est en effet lourde de risques potentiels. – Sur le plan économique, les « nouveaux pays industrialisés » représentent une concurrence de plus en plus féroce – la Chine, notamment, bénéficie d’une main d’œuvre si importante qu’elle n’a pas besoin de se spécialiser dans un secteur particulier de l’économie pour s’assurer d’un excédent commercial, mais peut dominer plusieurs marchés simultanément, que ce soit dans le textile ou l’électronique. On assiste à des transferts sauvages de technologies de l’Occident à l’Orient, au rachat d’entreprises occidentales par des fonds asiatiques et à un « dumping social » de la part des entreprises du Levant. – Sur le plan monétaire, l’accroissement du volume de monnaie en circulation induit par la croissance record de la Chine et de l’Inde encourage l’hyperspéculation. – Sur le plan financier, le surendettement des pays occidentaux (et singulièrement des Etats-Unis) à l’égard de la Chine pose la question de sa soutenabilité. Pour le moment, la Chine a intérêt à servir de créancier au monde occidental, car cela encourage ses exportations et sa croissance : c’est pourquoi elle soutient le dollar et s’efforce d’empêcher sa monnaie de s’apprécier. Mais cette dépendance mutuelle entre Est et Ouest n’est-elle pas une « bombe à retardement », susceptible d’éclater au moindre frémissement des taux d’intérêt ? – Enfin, la croissance des pays d’Asie de l’Est et du Sud entraîne une hausse du prix du pétrole, aggravée par le sous-investissement chronique qui touche cette industrie. Le même phénomène s’observe avec les métaux, et représente un coût supplémentaire pour les entreprises françaises. Face à cette situation, les pouvoirs publics n’ont rien fait pour encourager la compétitivité internationale des entreprises françaises ou préparer l’économie aux chocs futurs. Or, cette préparation est indispensable à la préservation du modèle social français.

II. Comment sauver le modèle social français ?

Les auteurs n’ont pas de mot assez dur pour qualifier les grandes orientations des politiques économiques menées en France depuis l’éclatement de la crise pétrolière. Ils épinglent principalement l’obsession des décideurs publics pour les politiques de relance à court terme et le manque de coopération au sein de l’Union européenne (A). Ils suggèrent au contraire une « thérapie de choc » visant à doper la compétitivité des entreprises françaises et à libérer les possibilités de croissance à long terme de notre économie (B).

A. Les années perdues

L’impréparation de l’économie française aux menaces à venir est tout d’abord le fait du court-termisme de nos dirigeants depuis la fin des Trente Glorieuses (1). Dès lors, le manque de coopération, voire la concurrence larvée au sein de l’Union européenne n’ont pu qu’aggraver les choses (2).

1) L’échec des politiques de court terme

Patrick Artus et Marie-Paule Virard reviennent sur chacune des grandes politiques économiques menées en France depuis le choc pétrolier de 1973. Le constat est sans appel : ces politiques devaient plus aux postures idéologiques et aux intérêts électoralistes qu’à une compréhension réel du fonctionnement de l’économie, et ont eu des effets désastreux, entraînant des réajustements longs et douloureux. C’est ainsi que suite aux chocs pétroliers de 1973 et 1979, les décideurs s’obstinent à ne voir dans les difficultés de l’économie qu’un problème conjoncturel, susceptible d’être résolu à grands renforts de politique keynésienne de relance de la demande. Or, ces mesures de soutien à la consommation ont aggravé le déficit commercial, creusé le déficit public et entraîné une forte inflation, obligeant après-coup les pouvoirs publics à augmenter le fardeau fiscal, au grand dam des entreprises. Le scénario se répète en 1981 et, dans une moindre mesure, en 1998, jusqu’à ce que le programme de la gauche se heurte aux réalités économiques et ne se transforme en plan de rigueur. Persistance d’un chômage de masse, stagnation de la productivité par tête, lourdeur des impôts et mise en danger du système de protection sociale sont les résultats à moyen terme des politiques « de la demande » privilégiées par les politiques depuis la « relance Chirac » de 1975.

2) Une Europe insuffisamment solidaire

L’impuissance des pouvoirs publics à sortir l’économie du marasme fait écho au manque de volontarisme européen en matière de lutte contre le chômage.. Certes, l’union économique et monétaire, concrétisée par la mise en circulation de l’euro, a mis fin aux crises de change, développé le commerce et a permis une allocation plus efficace de l’épargne. Outre cette réalisation, cependant, le bilan économique de l’intégration européenne n’est pas très bon : absence d’entreprises européennes puissantes (ayant réalisé d’importantes économies d’échelle pour atteindre une « taille critique »), absence de convergence budgétaire ou fiscale, absence d’investissement sur les priorités communes (notamment en matière de recherche et d’éducation), timidité des mesures visant à encourager la mobilité du travail. A certains égards, l’Union européenne constitue même une épine dans le pied pour notre économie. L’élargissement rend plus difficile la coopération des Etats en matière économique, alors qu’on assiste à un dumping social et fiscal de la part des PECOs et surtout de l’Allemagne, qui comprime les salaires réels pour renforcer sa compétitivité au détriment de ses principaux partenaires, la France et l’Italie.

B. Les politiques de l’offre

Le financement des retraites et le soutien de l’emploi demandent tout deux, non pas un soutien de la demande qui apparaît comme une « fuite en avant » dangereuse, mais une politique de l’offre, visant l’amélioration de la croissance de long terme, c’est à dire de la productivité des entreprises. Pour cela, il faut augmenter le taux d’emploi des actifs et investir massivement dans les secteurs qui préparent l’avenir : éducation, recherche, formation professionnelle. A notre époque, cet objectif n’est pas véritablement rempli. Plutôt que d’encourager le travail des seniors, le gouvernement utilise la (pré-)retraite comme instrument de politique publique de lutte contre le chômage, au motif qu’il faut faire place au jeune – ce qui, empiriquement, ne marche pas. Victimes de l’incurie des pouvoirs publics pour leur éducation, les jeunes sont les principales victimes du chômage – notamment les jeunes sortis du système éducatif sans aucun diplôme, très nombreux, ou encore les diplômés de filières « littéraires » peu professionnalisantes. Enfin, les entreprises sont handicapées par une fiscalité trop lourde, des réglementations trop complexes. Pour changer la donne, l’Etat doit d’abord se donner les moyens (financiers) de sa politique. Artus et Virard proposent une réforme rapide de l’administration, afin de diminuer la pression fiscale et de dégager des fonds affectés à l’investissement productif. Une telle évolution inciterait les ménages à dépenser plus, les entreprises à investir davantage – d’où une hausse de l’emploi et du PIB à moyen terme, alors que les mesures de soutien de la compétitivité des entreprises commenceraient à faire effet. Les auteurs citent en modèle les mesures prises par le Premier Ministre espagnol Zapatero : baisse des impôts et des cotisations sociales, responsabilisation financière des organismes de sécurité sociale et des collectivités territoriales, incitations diverses pour augmenter l’emploi des jeunes et favoriser les CDI… Ils évoquent également la mise en place d’un impôt négatif pour inciter les RMIstes à reprendre un emploi , la formation de « clusters » entre grandes entreprises et PME, la flexibilisation du marché du travail assortie à un meilleur accompagnement des chômeurs (sur le « modèle suédois » de « flexi-sécurité ») et le recentrement des transferts sociaux vers les victimes principales du marasme économique. Sur le plan de l’éducation, ils préconisent une revalorisation de la formation professionnelle, la mise en place d’une orientation dès le lycée et d’un système de numerus clausus pour les filières universitaires pour lesquelles il n’existe que peu de débouchés, et enfin un investissement massif dans l’université, trop longtemps délaissée au profit des grandes écoles.

Certaines de ces pistes, d’inspiration libérale, ont depuis été suivies par le gouvernement de Nicolas Sarkozy : ainsi de l’impôt négatif (RSA), de l’autonomie des universités (LRU) et de l’augmentation de la durée du travail (loi Fillon). Cependant, leur mise en œuvre concrète n’est pas optimale et surtout, elles ne s’inscrivent dans aucun plan d’ensemble : à l’instar de ses prédécesseurs, M. Sarkozy conduit une politique « à vue », guidée par la conjoncture et finalement assez peu ambitieuse au regard des enjeux du XXIème siècle.

Les auteurs

Patrick Artus. Né le 4 octobre 1951, Patrick Artus sort diplômé de l’École polytechnique en 1971, puis étudie à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE) et à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (promotion 1975). Il fut administrateur de l’INSEE de 1976 à 1980, économiste à l’OCDE de 1980 à 1982, directeur des études de l’ENSAE de 1982 à 1985, et conseiller économique à la Direction générale des études de la Banque de France de 1985 à 1988. Il cumule des fonctions dans l’enseignement (professeur d’économie à l’Ecole polytechnique et à l’Université Paris I), la finance (directeur de la recherche et des études économiques d’IXIS, filiale de la banque Natixis) et le conseil (membre du Conseil d’analyse économique et de la Commission économique de la nation.) Il est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur les politiques économiques (notamment des politiques commerciales et monétaires) et publie régulièrement des articles dans Les Echos et Le Monde.

Marie-Paule Virard. Diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris (section économie et finances) et de l’Ecole des hautes études commerciales (HEC), Marie-Paule Virard est journaliste. Elle fut rédactrice en chef adjointe du mensuel Enjeux – les Echos de 2003 à 2008. Elle a collaboré avec Patrick Artus sur plusieurs ouvrages : La France peut se ressaisir (Economica, 2004), Le capitalisme est en train de s’autodétruire (La Découverte, 2005), Comment nous avons ruiné nos enfants (La Découverte, 2006), etGlobalisation : le pire est à venir (La Découverte, 2008).

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