La culture du nouveau capitalisme - Richard Sennett (2006)

La Culture du Nouveau Capitalisme est le fruit des « Castle Lectures in Ethics, Politics and Economics », données par Richard Sennett à l’Université de Yale en 2004.

Le sociologue y dresse un portrait à charge de l’idéologie néolibérale, dénonçant ses effets délétères sur la cohésion sociale et mettant en garde contre une contamination des citoyens et des hommes politiques par les façons de penser et d’agir des entreprises « de l’arête tranchante » (finance, haute technologie). Il met également en évidence le rapport au temps des deux formes principales du système capitaliste, le capitalisme social militarisé et le capitalisme néolibéral flexible. Le premier, long-termiste, n’a pas su s’adapter aux bouleversements sociaux et politiques des années 1980 ; le second, court-termiste, court à sa perte faute de prendre en compte les conséquences à long terme de son action.

La plus-value de cet ouvrage réside dans l’axe « sociologique » de son auteur, qui souligne le caractère antihumain du salarié flexible idéal.

Synthèse

Le sociologue américain Richard Sennett confronte dans son ouvrage sur la Culture du nouveau capitalisme le modèle économique néolibéral actuel avec l’ordre social pyramidal qu’il contestait dans ses travaux de « jeunesse ». Sans renier son passé contestataire, Sennett souligne que l’organisation sociale et économique telle qu’elle existait jusqu’à la fin des années 1970 en Occident, bien que profondément aliénante, apportait une structure sociale stable aux individus. A l’inverse, si la société actuelle paraît plus propice à l’épanouissement individuel, l’existence (et au premier chef la vie professionnelle) y est beaucoup plus précaire. L’aliénation capitaliste dénoncée par les émules du marxisme n’a donc pas disparu, et s’est  même aggravée.

C’est donc à une critique de l’ordre social nouveau, de sa « culture », que se livre Richard Sennett dans cet essai. Il y expose tout d’abord les mécanismes du passage de la société ancienne, celle du « capitalisme social », à celle de la société contemporaine flexible, celle du capitalisme néolibéral (I). Il s’interroge ensuite sur l’avenir des sociétés humaines face à l’instabilité intrinsèque du nouvel ordre économique mondial (II).

I. Du capitalisme social au capitalisme néolibéral

Avant d’en venir à ces propositions, Richard Sennett revient sur les caractéristiques ambivalentes de l’ancien modèle social, celui du « capitalisme social » (A), avant d’expliquer son déclin rapide au cours des trois dernières décennies du XXème siècle (B).

A. Le capitalisme social

Le capitalisme social, forme ancienne de la société capitaliste, est une forme d’organisation économique, sociale et politique caractérisée avant tout par sa stabilité. Cette stabilité systémique est ambivalente, car elle constitue à la fois un instrument de domination politique et un ascenseur social (1), une cage de fer aliénante et un filet de protection sociale (2).

1. Le capitalisme social comme alternative à la révolution

a) La régulation du capitalisme au plan interne

L’histoire du « capitalisme primitif », c’est à dire du capitalisme de la révolution industrielle, est marquée par une succession rapide de périodes de croissance et de dépressions, qui fera dire à Marx que le capitalisme se caractérise avant tout par son instabilité. Cette instabilité chronique pose un risque existentiel au capitalisme. En effet, elle n’est pas « économiquement rationnelle », car elle prive le bourgeois, actionnaire ou entrepreneur, de la possibilité d’engranger un profit sûr et régulier. Elle est surtout dangereuse, car le capitalisme primitif s’accompagne d’un développement rapide des inégalités sociales, susceptible d’encourager les mouvements séditieux ou révolutionnaires. Pour prévenir le danger révolutionnaire et affermir leur domination, les élites européennes et américaines se sont progressivement détourné de la doxa libérale du « laissez faire, laissez aller » pour mettre en place des mécanismes de stabilisation de l’activité économique et financière. Afin d’assurer la pérennité du système, les élites devaient faire mentir Marx, c’est à dire transformer le type de capitalisme sur laquelle il fondait ses critiques.

Ce nouveau capitalisme, c’est le « capitalisme social », ou « capitalisme militarisé » (military-style capitalism). Ce capitalisme voit le jour entre la fin du XIXème siècle et le milieu du XXème siècle. Au nombre des outils permettant de stabiliser le système économique et social né de la Révolution industrielle figurent les systèmes d’assurance-chômage et de sécurité sociale, l’existence d’une fonction publique nombreuse, la mise en place d’un salaire minimum, l’établissement de barrières juridiques aux licenciements, la planification de l’économie, le contrôle des prix, les nationalisations, la politique commerciale… en somme, toutes les « rigidités » dénoncées aujourd’hui comme hier par les économistes libéraux comme nuisant à l’allocation optimale des ressources par le marché. Ces dispositifs visent à garantir le plein-emploi, à assurer des conditions de vie correctes à tous et à sécuriser les parcours professionnels, le tout au prix d’une ponction fiscale importante mais compensée par la stabilité de la croissance et la réduction des conflits sociaux.

Rappelons, à l’appui de la thèse de Sennett, que de nombreux chefs d’entreprise avaient mis en place une politique sociale en faveur de leurs salariés bien avant que l’Etat devienne un Etat-Providence. Ces décisions n’avaient rien d’altruiste : il s’agissait de fidéliser la main d’œuvre en lui assurant un bon salaire (la journée à 5 dollars » de Ford), voire des possibilités de carrière au sein de l’entreprise. Il était également politique : un patron abondant une caisse de sûreté mutuelle coupait l’herbe sous le pied des syndicats.

b) La régulation internationale du capitalisme

Au plan international, le capitalisme s’est également doté de garde-fous. On pense aux régimes de taux de change fixe, qui, en établissant la valeur des monnaies par rapport à l’or et/ou à une monnaie-référent (la livre, le dollar), permettaient de limiter les incertitudes causées par les « dévaluations compétitives » (émissions massives de monnaie, visant à diminuer la valeur de cette dernière sur le marché des changes de façon à soutenir les exportations) et les vagues de spéculation en régime de taux de change flottant.

De même, les barrières douanières permettaient de limiter la pression concurrentielle : dans un régime de taux de change fixe, de tels obstacles tarifaires ne conduisaient pas à un renchérissement de la monnaie nationale, et s’avéraient donc particulièrement efficaces.

Enfin, les divers obstacles placés à la liberté de circulation des capitaux (des flux financiers) empêchaient les délocalisations et incitaient les détenteurs de capitaux à développer une stratégie d’investissement locale. Le dernier régime économique et financier comparable fut le système dit de « Bretton Woods », en vigueur entre 1947 et 1976.

2. Le capitalisme social, cage de fer ou filet de protection ?

Ce n’est pas un hasard si le capitalisme tempéré, « militarisé » ou « social » que nous venons de décrire trouve ses racines dans l’Allemagne bismarckienne, c’est à dire dans un régime autoritaire. La politique sociale de Bismarck visait expressément à satisfaire certaines revendications ouvrières afin de priver le SPD d’une partie de sa base. Le capitalisme social apparaît donc clairement et simultanément comme un filet de protection et une cage de fer.

La dénonciation de cette forme du capitalisme va d’ailleurs se développer à mesure qu’il s’étend. Les critiques culminent dans les années 1960-1970. Les jeunes, notamment, pointent alors du doigt la faible place accordée à l’individu dans la société capitaliste, dont ils dénoncent le bureaucratisme.

Il est vrai qu’au règne du capitalisme social correspond une forme particulière d’organisation des entreprises, le fordisme, qui ignore superbement l’initiative individuelle et l’innovation. Le management fordiste vise à rationaliser au maximum la production, en divisant les tâches et en répartissant les compétences le  long d’une ligne hiérarchique claire. L’organisation fordiste est une structure pyramidale, dont le sommet est occupé par les managers et les ingénieurs, le niveau intermédiaire par les techniciens et contremaîtres, et la base par les ouvriers spécialisés, qui travaillent le plus souvent « à la chaîne » et sont perçus comme de simples exécutants. L’information y est véhiculée de manière unidirectionnelle, du sommet vers la base : si l’on observe un phénomène d’atténuation/adaptation des ordres tout au long de la ligne hiérarchique, une telle organisation n’en demeure pas moins profondément aliénante et génératrice de frustration pour ceux qui en occupent la base.

L’entreprise fordiste apporte cependant des compensations à ces frustrations. La clarté des processus de décision et le caractère complémentaire des tâches de chacun garantit à chacun une place, même modeste, au sein du système. De même, la division du travail permet d’élargir la base de recrutement : la société fordiste est une société de plein emploi. Enfin, la rationalisation de la chaîne de production permettait d’accroître la production et de dégager des profits conséquents, rendant possible une politique salariale relativement avantageuse pour les salariés. En particulier, la rémunération statutaire à l’ancienneté, plutôt que la rémunération individuelle à la productivité, permet de fidéliser la main d’œuvre, de lui forger une identité collective. En ce sens l’entreprise fordiste est un creuset social.

S’il est habituel d’en parler au passé, ce type d’organisation n’a pas disparu : les administrations publiques et certaines grandes entreprises (en France, la Poste ou la SNCF) en constituent encore un exemple. Cependant, l’entreprise fordiste n’apparaît plus aujourd’hui comme un modèle : ses détracteurs l’ont emporté, si bien qu’aujourd’hui, ce sont toutes les institutions du capitalisme social qui se trouvent discréditées.

B. L’effondrement du capitalisme social

La chute du capitalisme social en tant que modèle social et économique, qui annonce peut-être sa disparition définitive en tant que réalité vécue par les travailleurs, s’explique à la fois par des raisons internes (1) et externes (2).

1. Contradictions internes

Le capitalisme social s’est d’abord effondré en raison de ses contradictions internes. Il est probable qu’un tel système ne pouvait « durer » face à l’évolution des demandes sociales.

En premier lieu, l’entreprise fordiste se heurtait à des exigences croissantes en matière d’autonomie individuelle, émanant essentiellement de la jeunesse. Ces exigences ont fini par l’emporter sur les avantages apportés par le système, obligeant ce dernier à évoluer. Si l’ouvrier spécialisé constituait le travailleur emblématique de l’époque fordiste, les années 1970-1980 voient le triomphe du « jeune cadre dynamique », polyvalent et adaptable. Le boom du management dans les années 1980 accompagne la transition vers des entreprises supposées plus humaines, accordant davantage de possibilités aux travailleurs, notamment en termes de possibilité d’évolution de carrière et de rémunération. En somme, le monde de l’entreprise a dépolitisé les idéaux de mai 68 (épanouissement individuel, créativité) pour légitimer ses nouvelles stratégies.

En second lieu, les productions fournies par l’entreprise fordiste ne correspondent plus aux aspirations des consommateurs. L’âge d’or du fordisme a vu la naissance de la société de production et de consommation de masse, incarnée par la Ford T produite à la chaîne dans les usines de Detroit, et dont Ford disait que ses clients pouvaient en acheter un exemplaire de la couleur qu’ils souhaitaient, du moment que c’était le noir. Cette société de consommation de masse est vivement dénoncée dans les années 1960-1970 : on pense en France aux écrits des situationnistes, ou à la dénonciation du fétichisme des objets par Georges Perec (Les choses) et Roland Barthes (Mythologies). Ici encore, l’entreprise va reprendre ces critiques anti-consuméristes pour les vider de leur puissance subversive, et s’adapter à l’individualisme triomphant en proposant aux consommateurs des produits différenciés, ou du moins « socialement marqués ». Cette nouvelle stratégie commerciale impose une réorganisation de la production éloignée du fordisme originel, au profit d’autres modèles de production, comme le toyotisme, qui répondent mieux à l’évolution rapide des demandes des consommateurs.

2. Coups de butoir externes

La seule évolution des exigences sociales n’aurait sans doute pas suffi à abattre le modèle de l’entreprise fordiste, et encore moins celui du capitalisme social dont elle participait. Fragilisés dans les années 1960 par les mouvements contestataires portés par la jeunesse, ces modèles ont été démolis par des coups de butoir externes.

L’augmentation du taux d’équipement des ménages a conduit à une crise de la surproduction, qui a entraîné une augmentation du chômage et contraint les entreprises à réorganiser leur appareil productif. Le choc pétrolier de 1973 et l’augmentation régulière du prix du pétrole à partir de cette date a eu un effet comparable.

L’effondrement du système de Bretton Woods, entre 1973 et 1976, a conduit à l’abandon du rôle légal international de l’or et à la suppression rapide des barrières à l’investissement et à la circulation des flux financiers. Il en résulta plusieurs phénomènes :

– un flottement des monnaies, lequel a induit un risque nouveau dans les contrats, suscité la création de produits financiers dérivés ;

– une multiplication des délocalisations d’entreprises, et notamment des usines vers des pays à faible coût de main d’œuvre, conduisant les Etats à démanteler progressivement leurs systèmes de sécurité sociale pour diminuer les impôts et encourager l’investissement ;

– le retour de l’hyperspéculation (sur les monnaies, sur les actions) comme facteur déterminant d’évolution de l’économie réelle (financiarisation de l’économie).

Si la valeur des entreprises de l’ère fordiste se mesurait par leur chiffre d’affaires, celle des entreprises actuelles est déterminée par le cours de leurs actions : à la recherche du profit à long terme des chefs d’entreprise, se substitue celle du profit à court terme des actionnaires. Ces derniers vont peu à peu évincer les dirigeants issus du management, d’abord en acquérant des parts importantes des sociétés familiales, d’autre part en nommant des Présidents Directeurs Généraux acquis à leur cause par un mode de rémunération aligné sur la vitalité financière de leurs entreprises. Cetteprise de pouvoir des actionnaires contraint les entreprises à une recherche permanente de la rentabilité à court terme, « révolution permanente » qui handicape parfois leurs chances de croissance à long terme. Les PDGs sont désormais des actionnaires professionnels, qui n’ont généralement pas fait carrière au sein de l’entreprise qu’ils dirigent, et qui ne rendent plus de compte aux travailleurs de la base – témoin le recours systématique à des sociétés de conseil pour mener les opérations de restructuration.

Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) n’a fait qu’accroître ce phénomène. Souvent présentée comme la réponse aux besoins de liberté de l’Homme, l’informatique a contribué à soumettre les entreprises, et donc les travailleurs, aux diktats des actionnaires, désormais informés en temps réel de l’évolution des cours de la bourse et à même de changer de portefeuille en quelques clics de souris. Les NTIC permettent également de raccourcir les circuits d’information, et donc d’éliminer de nombreux postes tout en « concentrant » sur un seul salarié le travail autrefois effectué par plusieurs.

II. Quel avenir pour le capitalisme ?

Le triomphe du « nouveau capitalisme » ne constitue donc en rien un progrès social, mais bien une régression. Par ailleurs, le capitalisme flexible se heurte à des difficultés internes qui provoqueront tôt ou tard son effondrement (A) et appellent d’ores et déjà à un nouveau projet économique et social, visant à plus de stabilité et d’humanité (B).

A. Le capitalisme flexible, un système voué à l’échec

Le projet néolibéral s’accompagnait d’un discours idéologique reprenant les aspirations des contestataires des années 1960 en une société accordant davantage de place à l’individu. Or si le « système » ancien a bel et bien disparu, aucun cadre social nouveau ne s’y est substitué. Au contraire, la flexibilisation de l’économie s’est accompagnée d’une fragmentation sociale accrue et de formes d’aliénation au travail nouvelles (1). En ne s’accompagnant d’aucun projet collectif susceptible d’atténuer les dégâts qu’il provoque, le nouvel ordre économique sème ainsi les germes de sa propre destruction (2).

1. Les illusions perdues du néolibéralisme

Après avoir analysé l’entreprise fordiste, pyramidale et bureaucratique, Richard Sennett étudie les formes nouvelles de l’emploi dans les deux sortes d’entreprises archétypales du nouvel ordre social et économique : les entreprises de « l’arête tranchante » (cutting edge), qui dominent les sphères de la finance et de l’information, et les sociétés d’intérim, qui emploient désormais une part importante des salariés précaires, occupant le bas de l’échelle sociale.

Ces deux types d’entreprises ont en commun d’exiger de leurs salariés une adaptation permanente à un poste de travail dont le contenu évolue sans cesse(et qui peut impliquer une forte mobilité géographique), dans le cadre d’une recherche continuelle de l’efficacité et du rendement. Le mouvement perpétuel caractérise les entreprises modernes, non seulement parce que les pressions de la concurrence et les exigences des actionnaires les obligent à améliorer sans cesse leur rendement, mais parce que dans le système de valeur de ces derniers, une entreprise qui ne se réforme pas – ou ne fait pas mine de se réformer – est une entreprise morte. Cette prédiction a bien sûr une valeur prédictive, puisque la perte de confiance dans une entreprise, qu’elle soit ou non fondée, entraîne sa ruine.

Le salarié flexible « idéal » diffère du salarié de l’ère fordiste en de nombreux points. Il se caractérise ainsi par son adaptabilité et sa polyvalence, là où son prédécesseur fordiste se caractérisait par son statut de « spécialiste ». Autrement dit, là où l’entreprise fordiste valorisait la compétence et l’expérience, l’entreprise flexible privilégie le potentiel. Or seule une minorité de salariés est à la fois capable et désireux de s’engager dans une carrière professionnelle en mutation constante, sujette à des niveaux de stress élevés et sans perspective de carrière à long terme. Si un tel environnement professionnel peut séduire les jeunes salariés, il ne répond pas aux aspirations de leurs aînés, qui recherchent la stabilité (notamment dans la perspective de fonder une famille ou de devenir propriétaires). Par ailleurs, le salarié flexible idéal, géographiquement mobile, fonctionnellement adaptable,  passant d’un poste à l’autre ou d’une équipe à l’autre au gré des desiderata de l’entreprise, n’est-il pas fondamentalement antihumain ?

De l’exigence d’adaptabilité constante, résulte donc une fragilisation du sentiment d’appartenance des salariés à leur entreprise qui conduit à un turn-over élevé. Ceturn-over est aggravé par la politique salariale des entreprises flexibles, qui rémunèrent leurs salariés en fonction de leurs seuls résultats, sans valoriser l’ancienneté. A la « rémunération différée » (progression d’échelons, perspective d’une retraite confortable), facteur de fidélisation des salariés, succède une « culture de la prime » qui enferme ces derniers dans le court terme. Les entreprises elles-mêmes contribuent à ce culte de la jeunesse, en se montrant réticentes à l’embauche de salariés d’un certain âge, plus coûteux que les jeunes diplômés sans attache et soupçonnés d’être moins adaptables ou capables de maîtriser les nouvelles technologies.

Si l’entreprise de « l’arête tranchante » est contrainte à cette flexibilité, c’est aussi parce qu’elle opère dans un environnement mondialisé. Elle est soumise à une concurrence commerciale féroce, à laquelle s’ajoutent les risques financiers liés à la versatilité de ses actionnaires du monde entier. Dans sa lutte pour la survie, l’entreprise multinationale flexible a recours à des stratégies de localisation de l’activité qui peuvent nuire à l’emploi dans son pays « d’origine ». A l’heure actuelle, souligne Richard Sennett, les délocalisations ne menacent plus uniquement les ouvriers spécialisés, mais également les salariés de certains services (il donne l’exemple célèbre des centres d’appels localisés en Inde) et les emplois très qualifiés, comme les ingénieurs.

Le monde du travail du nouvel ordre néolibéral s’avère donc tout aussi aliénant, voire plus, que celui du capitalisme fordiste. Il semble que les salariés ne se soient affranchis du joug de la productivité et de la hiérarchie étouffante de l’ère fordiste que pour retomber dans les affres du capitalisme primitif de la Révolution industrielle.

2. Les contradictions internes du capitalisme flexible

Le capitalisme flexible suscite des résistances de la part des salariés et conduit à des effets pervers, qui pourraient conduire à sa chute.

a) Effets pervers du travail flexible

On a  vu que seule une très faible minorité de salariés était à même de répondre aux exigences d’adaptabilité permanentes des entreprises flexibles, les autres ne faisant que subir une telle évolution. Ils développent alors des stratégies de résistances plus ou moins conscientes, qui sont autant d’obstacles à la quête permanente du profit. A la moindre productivité causée par le stress accru des employés et le mal-être au travail, s’ajoute un effritement de la loyauté institutionnelle : les entreprises ne faisant plus cas de la fidélité de leurs salariés, ces derniers se sont octroyés le droit de les quitter dès qu’ils le souhaitent.

Le tournant néolibéral n’est donc pas gage d’efficacité économique. La diminution de l’emploi dans des fonctions intermédiaires ou « support », désormais informatisées, ont entraîné une perte du « savoir institutionnel » des entreprises, qui reposait très largement sur le « petit personnel ». En se privant de ses éléments anciens sous prétexte d’économies, l’entreprise flexible se prive de leur expérience, souvent précieuse.

Le fonctionnement « en mode projet », qui s’est substituée à l’ancien fonctionnement pyramidal des entreprises de l’ère fordiste, n’est pas non plus toujours synonyme d’efficacité sur le plan économique. En effet, la délégation des activités de production ou de recherche de l’entreprise à des équipes semi-autonomes, sans chef véritable, peut entraîner des phénomènes de dilution des responsabilités et de perte de cohérence. Le changement régulier de la composition des équipes, en particulier, entraîne un affaiblissement de la confiance informelle au sein de l’entreprise.

Ces trois évolutions, disparition de la loyauté institutionnelle, perte du savoir institutionnel et affaiblissement de la confiance informelle sont préjudiciables à la santé économique des entreprises flexibles.

Les conséquences sociales du néolibéralisme pourrait quant à elles conduire à l’abandon pur et simple de ce système.

b) Effets pervers de l’ordre néolibéral

L’explosion des inégalités à partir du milieu des années 1970 et la précarisation grandissante des classes moyennes, soutien traditionnel des régimes démocratiques libéraux, ont conduit et conduisent toujours à un effritement de la cohésion sociale, qui fait le jeu des partis extrémistes et singulièrement de l’extrême-droite xénophobe.

La perte de confiance dans le système économique et social est avérée. Sennett souligne en particulier l’injustice et l’arbitraire d’un système qui entretient un chômage important et chronique, tout en permettant l’enrichissement d’une minorité d’actionnaires. A l’instar des totalitarismes du XXème siècle, l’économie néolibérale a ceci de particulier que dans sa recherche de l’efficacité, elle rend les hommes superflus – et ce, quelles que soient leurs compétences ou leurs talents individuels. Chacun, on l’a vu, est menacé par le spectre de l’inutilité. Ce sentiment d’inutilité est d’autant plus fort que les entreprises recherchent désormais des potentiels, plus que des compétences : autrement dit, l’expérience du chômage est pour l’individu moderne une remise en question non seulement de ses savoir-faire, mais aussi et plus fondamentalement de son être.

Ceux qui ont conservé un emploi souffrent également du système. Au stress dû à l’intensification et à la précarisation du travail, s’ajoutent d’autres maux, d’ordre plus culturel. C’est ainsi que la recherche de salariés adaptables, plus que d’individus compétents, va à l’encontre de l’opinion générale, qui valorise les « hommes de l’art », attachés à un « métier », au détriment des salariés remplissant des « missions » temporaires et passant d’un poste à l’autre. De même, la précarisation des parcours professionnels prive les individus d’un sentiment de « progression narrative » essentiel à leur estime de soi, et les empêche de tisser des relations sociales durables. L’ère néolibérale, qui comprime le temps individuel et empêche les projets individuels de long terme, est une ère d’anomie et de fragmentation sociale. La « culture du nouveau capitalisme » est un non-sens, car l’idéologie du court terme contredit l’idée même de culture, qui suppose une construction à long terme.

B. Pour une resocialisation du capitalisme

Fort de ce diagnostic, Richard Sennett propose un nouveau modèle économique et social; une nouvelle « culture du capitalisme ». Cette refondation économique et sociale passe par une refondation de la politique, qui a tout à perdre à suivre le modèle du changement permanent prôné par le discours dominant (1), et une réforme en profondeur de l’Etat-Providence (2).

1. Refonder la politique

Sennett rappelle la longue tradition d’opposition entre activité économique et activité politique, qui traverse toute l’Histoire de la philosophie politique occidentale. Les Anciens ont longtemps accordé plus de valeur à la science politique : guidée par la sagesse et le souci du bien de la cité, le législateur devait réguler l’activité économique, guidée par l’intérêt personnel et les passions individuelles. Cette division cardinale s’inverse à l’époque moderne : on parle alors du « doux commerce » comme d’un instrument de pacification, dans une Europe déchirée par les querelles religieuses et dynastiques.

Dans ce débat, quelque peu artificiel il est vrai, Richard Sennett prend le parti des Anciens. Il souligne la démesure prise par le consumérisme : de nombreux objets de consommation courante se voient ainsi dotés d’une puissance, d’un potentiel infiniment supérieur à l’utilisation concrète à laquelle ils sont destinés. L’i-pod, par exemple, dispose d’une capacité de stockage infiniment supérieure aux capacités mémorielles des êtres humains normaux : cette capacité de stockage quasi-illimitée est cependant le premier argument de son fabricant, Apple. L’achat de véhicules tout-terrain 4×4 par des ménages urbains par illustre également ce phénomène d’association de la puissance à l’objet convoité.

Sennett craint que la « passion dévorante » du consumérisme, et plus largement les stratégies et les modes de pensée du néolibéralisme, ne contaminent la sphère politique. Sa critique porte sur trois points :

–       Il dénonce tout d’abord l’application des techniques de marketing à la politique, lors des campagnes électorales notamment. Selon lui, cette propagande a pour effet de personnaliser les débats politiques, et masque l’effacement des différences entre les partis de gouvernement. De même que les biens de consommation standardisés font l’objet de marquages sociaux artificiels à grands renforts de publicité, les hommes politiques des partis tiennent des discours de plus en plus interchangeables ; dès lors, le débat se transpose sur leur style personnel ou sur des points de détail de leurs projets.

–       Sennett s’en prend au comportement des électeurs, qui se rapproche de plus en plus de celui des consommateurs. En particulier, les électeurs ont de moins en moins la volonté de comprendre le fonctionnement de l’administration ou de participer au système politique : ils attendent par contre des résultats rapides et irréalistes de leurs dirigeants.

–       Enfin, le sociologue dénonce la « réformite » qui semble caractériser les hommes politiques de l’ère néolibérale – comme si l’évolution permanente des entreprises devait trouver un écho dans les sphères non-économiques. Or le changement permanent conduit à une lassitude des citoyens, à qui la multiplication des lois particulières fait perdre confiance dans la valeur de la loi en général. Il est difficile de considérer comme légitime une loi destinée à être amendée au bout de quelques semaines, ou d’évaluer un dispositif qui change tous les six mois.

L’évolution récente de l’activité politique vers une politique-spectacle va donc à l’encontre des exigences de transparence et de démocratie. La clé du problème réside dans les différences de rapport au temps entre sphères politique et économique : si le capitalisme néolibéral s’inscrit dans le court termisme du profit immédiat, la politique appartient au temps long, celui du débat et de la réflexion.

2. Refonder la culture du capitalisme

Aux yeux du sociologue Richard Sennett, le défi principal des réformateurs sociaux du XXIème siècle sera de redonner du sens au travail. Cela passe par une humanisation des conditions de travail, une politique volontariste en faveur de l’emploi et la garantie de ressources minimales décentes pour tous.

Si les salariés de nombreuses entreprises soumises à la concurrence internationale et aux pressions des actionnaires sont condamnés à une flexibilité et une mobilité perpétuelles, alors il est indispensable d’améliorer leurs conditions de travail. Il s’agit en particulier de réintroduire du lien social dans les entreprises flexibles, et de tenir compte des exigences de la vie privée des salariés (vie familiale, vie sociale en dehors de l’entreprise). Les syndicats ont un rôle à jouer dans ce domaine, en agissant pour la mise en place de crèches, d’événements récréatifs, etc. Par ailleurs,le développement de la vie associative et syndicale redonnerait aux salariés les sentiments de continuité narrative et d’appartenance à un groupe dont ils manquent.

Au plan sociétal, la lutte contre le chômage mériterait d’être repensée. Sennett défend ainsi le partage du travail, reprenant le slogan « travailler moins, pour travailler tous ». Il propose également de rémunérer le travail bénévole (gardes d’enfant, activités associatives d’ordre caritatif…) De telles mesures réduiraient considérablement le chômage et son corollaire, le sentiment d’inutilité. Elles renforceraient la cohésion sociale dans un environnement où le travail reste le premier facteur d’insertion.

Enfin, Sennett se fait le défenseur (à l’instar du penseur néolibéral Friedrich Hayek) d’un revenu minimal universel, cumulable avec un salaire, qui serait versé à tous les citoyens sans distinctions de revenus et remplacerait les dispositifs d’aide tels que les allocations de chômage ou les allocations familiales. Un tel revenu universel permettrait qui plus est à l’Etat de fournir enfin une aide digne de ce nom aux « travailleurs pauvres », inéligibles à la plupart des aides traditionnelles.

En somme, face à un système économique profondément anti-humain, il est urgent de rompre avec l’idéologie néolibérale. L’idéologie de la liberté est un leurre : il ne saurait y avoir de liberté individuelle sans sécurité collective. Le défi de ces prochaines années sera d’imaginer un nouveau système économique permettant d’allier ces deux exigences.

L’auteur

Richard Sennett, né en 1943, est un sociologue et historien américain, enseignant à la London School of Economics et à l’université de New York.

Il s’intéresse dans un premier temps à la vie ouvrière en milieu urbain, aborde des questions d’architecture et d’urbanisme, puis élargit son champ d’étude aux conséquences psychologiques du capitalisme flexible. Pour ce faire, il se fonde essentiellement sur des « récits de vie », notamment de travailleurs condamnés à une mobilité qui ne leur laissera pas la possibilité de nouer des liens durables.

Bibliographie indicative

  • Les tyrannies de l’intimité, Seuil, 1979.
  • Le travail sans qualité : les conséquences humaines de la flexibilité, Albin Michel, 2000.
  • Respect : de la dignité de l’homme dans un mode d’inégalité, Albin Michel, 2003.
  • La culture du nouveau capitalisme, Albin Michel, 2006.
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