La mondialisation et ses ennemis - Daniel Cohen (2005)

« Pourquoi les pays pauvres sont-ils si pauvres, et les pays riches si riches ? » Telle est la question que se pose l’auteur au début de son ouvrage, à laquelle il est courant – et tentant – de répondre : à cause de la mondialisation. Or, d’après l’auteur, ce n’est pas tant la mondialisation économique qui serait responsable du sous-développement, que l’exclusion de cette même mondialisation : de fait, l’essentiel des échanges commerciaux internationaux s’effectue entre trois pôles, l’Europe occidentale, l’Amérique du Nord et l’Asie orientale. Fort de cette conviction, l’auteur entreprend de réfuter les thèses voyant principalement dans la mondialisation une entreprise de domination occidentale, à savoir la thèse néomarxiste de « l’échange inégal », selon lequel la mondialisation dissimulerait l’exploitation des pays pauvres par les pays riches, et la thèse néo-conservatrice du « choc des civilisations », affirmant le primat du culturel sur l’économique dans l’explication des inégalités internationales et annonçant une réaction de défense des civilisations non-occidentales – et notamment du monde musulman – contre la diffusion du modèle occidental (I). Il se fait le défenseur d’une mondialisation plus équitable (II).

I. La mondialisation, une entreprise de domination occidentale ?

L’auteur distingue trois « actes » de la mondialisation : la colonisation des Amériques par les Espagnols au XVIème siècle, la formation des empires coloniaux ouest-européens au XIXème siècle, et la mondialisation actuelle, qui s’est développée à partir du dernier quart du XXème siècle. Daniel Cohen replace ainsi la mondialisation dans une perspective historique, soulignant ainsi que la part du commerce dans l’économie mondiale, la mobilité des hommes ou la rapidité des échanges d’information étaient comparables, voire supérieures, à la fin du XIXème siècle que de nos jours (voir p. 43). Il n’en demeure pas moins que ces « trois mondialisations » ont toutes, à des degrés divers, pris la forme d’une occidentalisation du monde : européanisation pour les deux premières, américanisation pour la troisième. En raison de sa nature « impérialiste », ladite mondialisation serait vouée à se heurter à des résistances politiques croissantes, prenant la forme de mouvements « altermondialistes » (A) et au rejet des civilisations non-occidentales (B). Pour l’auteur, cependant, les critiques de la mondialisation sont davantage dues à son insuffisance qu’à ses manifestations : si on dénonce la mondialisation, c’est en réalité parce qu’elle « ne tient pas ses promesses » (p. 256) et exclut la majorité des habitants pauvres de la planète.

A) Le choc des civilisations n’aura pas lieu

Plus que d’un choc des civilisations, il faudrait selon l’auteur parler d’un « choc des populations » : la population mondiale devrait passer à 9 milliards d’habitants en 1950, les neuf dixièmes de la croissance démographique ayant lieu dans des pays pauvres, qui rencontreront d’énormes difficultés à nourrir ce surcroît de population dans un contexte marqué par la raréfaction des surfaces cultivables et un développement urbain anarchique. Dès lors, n’est-on pas en droit de s’attendre à une période plus conflictuelle sur le plan relations internationales, l’Occident vieillissant faisant figure de « forteresse assiégée » face à des cohortes d’affamés sans cesse renouvelées ? Dans son ouvrage sur Le Choc des civilisations, Samuel Huntington voit dans la démographie galopante du monde musulman son arme principale dans le combat contre l’Occident – et ce d’autant plus que la culture islamique consisterait selon lui un frein au développement économique. Aux craintes du « choc des civilisations », Daniel Cohen répond de deux façons. En premier lieu, il n’y a pas selon lui de lien de causalité entre l’islam et la pauvreté – il rappelle à cette occasion que les liens établis autrefois entre l’absence de développement et d’autres religions, notamment le catholicisme et le confucianisme, ont tous été empiriquement contredits. En l’occurrence, la situation économique des pays non-musulmans voisins de pays musulmans est sensiblement identique à ces derniers. Par conséquent, raisonne l’auteur, ce n’est pas la religion en elle-même qui nuit au développement, mais l’autoritarisme politique et le blocage des sociétés. En second lieu, l’accroissement démographique mondial devrait s’inverser progressivement à partir du milieu du siècle. Les tenants du « choc des civilisations » s’interroge sur le caractère exportable de la « transition démographique », qu’a connu l’Occident aux longs des deux derniers siècles. Or, cette transition est déjà entamée dans les pays du Sud, notamment en Asie et en Amérique latine, grâce à l’éducation et au travail des femmes, aux politiques antinatalistes, mais surtout à la diffusion du mode de vie occidental.

B) Un « échange » pas si « inégal »

Daniel Cohen s’en prend également à la thèse selon laquelle la mondialisation actuelle ne serait qu’une continuation du colonialisme du XIXème siècle et maintiendrait le Sud dans le sous-développement et la dépendance. Il fait ici implicitement référence à la théorie de Lénine, selon laquelle le colonialisme est la conséquence du capitalisme, et explicitement à la théorie de l’« l’échange inégal » développée par l’économiste argentin Arrighi Emmanuel. Selon cette théorie, la spécialisation des pays du Nord dans la production de produits manufacturés et des pays du Sud dans les matières premières et les denrées agricoles, aboutirait à une dégradation progressive des « termes de l’échange » (du prix relatif des biens) entre ces derniers, dues notamment à l’intégration dans le prix des biens manufacturés d’une technologie toujours plus poussée. À ces deux théories, l’auteur apporte une réfutation empirique. Chiffres à l’appui, il montre ainsi que le colonialisme a représenté un coût, plus qu’un bénéfice, pour les puissances européennes. Du reste, le Nord n’avait pas un besoin absolu des matières premières du Sud, car il produisait jusque dans les années 1950 l’essentiel des matières premières nécessaires à son industrie. La colonisation s’explique donc plus par des considérations géopolitiques. La thèse de l’échange inégal est également erronée : le prix des produits exportés par le Sud a en réalité augmenté ; et leur faible coût apparent s’explique essentiellement par la baisse du coût des transports, que Emmanuel n’a pas pris en compte. La vraie raison de l’avance prise par les pays du Nord, c’est : – d’une part, leur plus grande dotation, à l’aube de la civilisation, en ressources naturelles formant la base du développement de sociétés complexes (céréales, animaux domesticables). – d’autre part, leur productivité supérieure, dues à de meilleures infrastructures, des machines plus performantes et à une motivation supérieure des travailleurs (salaires élevés).

II. Pour une autre mondialisation

La mondialisation ne serait donc pas la cause des inégalités économiques Nord-Sud, mais au contraire « une image, un miroir fuyant » (p. 17) pour les pays pauvres qui n’y ont pas accès. Pour reprendre la terminologie de Fernand Braudel, ils sont cantonnés à la périphérie de l’économie-monde, et doivent donc en devenir un nouveau pôle. Pour cela, Daniel Cohen préconise une politique volontariste des États (A) et la refondation des institutions de régulation du système économique international (B).

A) La croissance indigène

Ancien consultant pour la Banque mondiale, l’auteur ne se fait aucune illusion sur les politiques économiques inspirés des « modèles » occidentaux : « toute stratégie de développement fixée par des bureaucrates est vouée à l’échec ». Ce qui a marché en Europe ou en Amérique du Nord peut très bien échouer ailleurs. Dans de nombreux pays, la pauvreté persiste parfois même après l’adoption d’ambitieux programmes d’alphabétisation ou d’industrialisation. Cohen se fait alors le défenseur d’une politique volontariste, menée par des Etats forts au plus près des réalités et disposant des moyens de piloter la modernisation du pays. Pour trouver leur place dans la mondialisation, les Etats du Sud doivent construire une économie tournée vers l’exportation – à l’image du Japon de l’ère Meiji ou de la Corée du Sud des années 1980. Il préconise également des mesures plus politiques et institutionnelles, menant à une ouverture de la société, seul moyen de lutter contre ce frein au développement qu’est la corruption. Il ne s’agit donc pas tant de maintenir le coût du travail à un niveau bas dans l’espoir d’attirer des entreprises étrangères, que d’activer les « leviers » de la croissance, à savoir la formation professionnelle, la modernisation des outils, l’amélioration des infrastructures, la stabilité politique et sociale…

B) Dans un système international solidaire

Aux politiques menées par les Etats, doivent s’ajouter des mesures prises au niveau international. L’auteur se fait ainsi le promoteur du régionalisme à l’européenne, qui en dépit de ses lourdeurs bureaucratiques a selon lui permis l’élévation et l’égalisation progressives du PIB des Etats membres. Surtout, il préconise une moralisation du système économique international, en rappelant les scandales de la dette du Tiers-Monde, qui fragilise les Etats du Sud alors même que les Etats du Nord sont parfaitement conscients qu’elle ne pourra être remboursée, ou de l’attitude des firmes pharmaceutiques, longtemps opposés à toute diffusion de leurs produits sous forme de médicaments génériques, financièrement accessibles aux pays du Sud. L’auteur reconnaît toutefois le risque d’aléa moral des politiques comme l’annulation de la dette du Tiers-Monde : les prêteurs continueraient-ils de soutenir le développement des Etats du Sud, si ces derniers ne remboursaient jamais leurs dettes ? Il s’agit alors de construire un ordre économique et financier international à la fois fiable, et capable de justifier ses exceptions au regard de ses règles générales. Pour cela, Daniel Cohen se tourne vers l’ONU et promeut la fondation d’Agences internationales de protection des « biens publics mondiaux » (notamment de l’environnement), le renforcement de l’autorité des Agences de ce type déjà existantes (BIT, OMS) et surtout la prise en compte des recommandations de ces Agences par l’OMC, notamment dans le cadre de ses procédures de règlement des différends.

Bien qu’imparfaite et insuffisamment régulée, la mondialisation n’est donc pas la cause du sous-développement, comme l’affirment les altermondialistes, ou un facteur de conflit international, comme le soutiennent les néo-conservateurs. Bien au contraire, elle constitue une opportunité formidable pour les Etats du Sud, qui doivent s’y intégrer et non la combattre.

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