Le culte de l’urgence - Nicole Aubert (2003)

Concurrence, profit, consommation, impératif de performance et d’excellence sont exacerbés dans les sociétés développées. Au sein de l’entreprise, les individus sont soumis à une pression accrue et doivent accomplir des tâches de plus en plus morcelées, dans un temps réduit (notamment grâce aux moyens de communication modernes). Le travail dans l’urgence s’impose au quotidien, devenant la norme, et procurant même jouissance à ceux des individus qui parviennent à faire face.

Cette accélération du rythme de vie investit également par contagion la sphère privée, l’individu ayant ainsi le sentiment de « remplir » sa vie, de lui donner sens.Hyper-sollicité, il ne tolère plus le moindre « temps mort ».

Pourtant, ce culte de l’urgence, qui procure à certains un sentiment de toute-puissance, peut aussi être déclencheur de crises à l’échelle de l’individu ou du groupe. C’est le « retour du refoulé » :

• certains individus, en effet, ne parvenant plus à gérer ces urgences successives, ou encore affectés par la perte du sens ou du lien social qui en découle, peuvent se retirer (démotivation, etc.) ou présenter des troubles psychologiques plus ou moins sérieux (stress, épuisement, dépression).

• l’urgence, parfois « entretenue » par les acteurs (managers, par exemple), peut engendrer une situation de crise à l’échelle locale (au sein d’une équipe, d’une entreprise) ou globale (régionale, nationale, internationale). Alors, le progrès technologique ayant libéré l’homme des tâches simples ou répétitives, on attend de lui de nouvelles compétences : savoir anticiper le risque et faire face aux situations de crise.

Performant ou « insuffisant », l’homme a vu son rapport au temps changer : il est désormais un « homme-présent », voire un « homme-instant », incapable de se projeter tant l’urgence a envahi son quotidien. La famille, la religion, la quête de mieux-être (de la psychanalyse au traitement du symptôme), la littérature même reflètent cette évolution : l’instant, l’éphémère, le provisoire prennent la place du moyen ou du long terme. La quête d’éternité a été remplacé par une quête d’intensité, d’une « immédiate éternité » qui conduit à une multiplication des comportements à risque.

L’auteur

Nicole Aubert est une sociologue et psychologue française, spécialisée en sciences des organisations.
Elle est enseignante en sciences humaines à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP-EAP), chercheuse au Laboratoire de changement social de l’Université Paris VII et consultante auprès de plusieurs organisations.

Bibliographie indicative :

L’individu hypermoderne, Eres, 2004
Le management par l’urgence, 1999
Le coût de l’excellence, Seuil, 1991
Le stress professionnel, Klincksieck, 1989

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