Le Maître des horloges - Philippe Delmas (1992)

« Les grands Etats peuvent supporter de grands abus, ce sont les grandes fautes qui les font périr » : c’est par cette citation tirée des Maximes politiques du duc de Lévis, général français de la fin du dix-huitième siècle, que Philippe Delmas ouvre son essai sur Le Maître des Horloges, traitant du rôle de l’Etat dans l’économie. La métaphore de l’horloger, empruntée à Voltaire, est ici pleinement justifiée. En effet, l’économie est le règne de l’intérêt individuel à court terme, alors que l’Etat s’est socialement construit comme le garant de l’intérêt général et du long terme. Dès lors, l’intervention des pouvoirs est légitime dans la mesure où la logique économique ne saurait mener spontanément à la satisfaction de l’intérêt collectif : « l’Etat est le gardien des horloges, le pourvoyeur de la lenteur nécessaire, inaccessible aux marchés parce que contraire à la rapidité qui fait leur force. » Cependant, pour ne pas manquer son but l’intervention de l’Etat doit être la plus mesurée possible. Après avoir démontré les limites des mécanismes privés, Delmas passe au crible les politiques économiques du Japon, des Etats-Unis, de la France et de l’Allemagne pour mieux cerner les conditions de leur réussite. De son travail, il ressort que l’Etat-horloger doit éviter deux écueils du court-termisme des décideurs économiques : l’effondrement du système économique lui-même, d’une part (I), l’érosion de la cohésion sociale, d’autre part (II).

I. Le court-termisme comme menace pour le système économique en tant que tel

Le court-termisme des acteurs économiques est d’abord une menace pour les acteurs économiques eux-mêmes : une tendance que la financiarisation de l’économie a considérablement accentué, alors même que la mondialisation de la concurrence devrait imposer une stratégie de long terme aux entreprises (A). L’Etat doit donc encadrer l’activité des entreprises de façon à assurer leur compétitivité à long terme (B).

A. Le mythe de l’autorégulation

Pour Delmas, l’autorégulation du capitalisme est un acte de foi. Obsédés par le présent et la rentabilité à court terme, les actionnaires ne considèrent les entreprises que dans une optique de profit immédiat : témoin le taux de rotation des titres en bourse. Contraintes de satisfaire les exigences de ces propriétaires passagers, dont elles dépendant pour leur croissance, les dirigeants des entreprises en viennent à axer leur politique sur la seule maximisation des dividendes, alors même que la ponction du capital par les actionnaires nuit à leurs capacités d’investissement futures. Un chef d’entreprise pourra ainsi se convaincre de la nécessité de licencier du personnel, à seule fin d’augmenter ses marges annuelles – une stratégie catastrophique à long terme, mais d’autant plus payante à brève échéance que les rémunérations des dirigeants sont de plus en plus souvent liées au montant des dividendes qu’ils engrangent. On a donc une déconnexion de plus en plus grave entre l’économie réelle, c’est à dire les forces de production, et l’économie financière.

Cette contradiction interne du capitalisme est d’autant plus préjudiciable à la santé des économies que les entreprises opèrent dans un environnement mondialisé, où la concurrence est féroce. En effet, les entreprises handicapées par un taux de prélèvement trop élevé des actionnaires sur leurs profits voient leurs capacités d’investissement limitées. Or l’investissement massif dans la recherche de nouveaux produits ou l’amélioration de la productivité constitue un levier pour conquérir de nouveaux marchés. On voit donc que « la fascination pour le profit à court terme porte en elle-même les germes de sa propre mort car il en va comme pour les drogues dures : il en faut de plus en plus pour assurer le même niveau de satisfaction et l’organisme est de plus en plus malade. Le découplage de l’actionnaire et de l’entrepreneur, l’omission complète des besoins et contraintes de l’entreprise, la dislocation progressive de ses structures et de ses équipes entraîne une dégradation progressive des performances. »

Si « [les] entreprises vivent au rythme des marchés » et que « le battement de ceux-ci est trop rapide, leur logique trop exclusive pour la plupart des changements de structure », alors l’Etat doit intervenir pour inciter les entreprises à opérer dès maintenant les modifications structurelles indispensables à leur survie. Ce qui implique la substitution d’une logique de court terme à un impératif de long terme : autrement dit, « [pour] devenir durablement disponible, le capital doit obéir à d’autres règles que les siennes. Tel est le sens de l’action publique. L’Etat est le garant des horloges grâces auxquelles la lenteur nécessaire est donnée pour la gestation du futur. »

B. L’État au service de la compétitivité à long terme des entreprises

Dès lors, « [l’Etat] oublie son rôle en alignant son horloge sur celle des entreprises et des marchés et en confondant sa légitimité et les leurs. (…) Comme pour tout organisme vivant, le respect de leurs rythmes propres est une condition d’efficacité et même de survie. Les horloges ne sont pas échangeables. » Or c’est précisément une politique de court terme qui est aujourd’hui privilégiée par les pouvoirs publics en matière économique.

Les politiques commerciales, visant à empêcher l’accès du marché national à la concurrence, se heurtent à des limites légales et techniques (très peu de barrières sont incontournables) ; du reste, à l’heure des « multinationales », n’ont-elles pas perdu l’essentiel de leur sens ? De même, les politiques monétaires, visant à accroître les exportations nationales par une dévaluation de la monnaie, ne parviennent pas à inverser les tendances lourdes du commerce international, qui sont déterminées in finepar les compétitivités respectives des entreprises.

À ces « politiques émotionnelles », les pouvoirs politiques devraient substituer des mesures visant à développer la compétitivité des entreprises nationales : soutien à l’investissement, encadrement de la recherche, diffusion du progrès technique (notamment auprès des PME), amélioration des conditions de travail des salariés, mise en réseau des entreprises… Delmas plaide pour une nouvelle politique industrielle, non pas dirigiste comme par le passé, mais « managériale », l’Etat agissant comme « facilitateur d’affaires » plus que comme gestionnaire direct.

II. Le court-termisme comme menace pour la cohésion sociale

Le court-termisme du marché est avant tout décrié comme une menace pour la stabilité des emplois et, partant, la cohésion sociale dont elle est garante. De fait, la libéralisation de l’économie est allée de pair avec la montée de l’individualisme et surtout la fragmentation de la société (A). Face au durcissement de la condition humaine imposé par le culte du présent, l’Etat doit donc humaniser le libéralisme (B).

A. La logique économique contre la société

« Désormais la marginalisation est dans le système et non au dehors » : ce diagnostic du marché du travail établi par Delmas est toujours valable aujourd’hui.. On observe une « dualisation » croissante du marché du travail entre, d’une part, les salariés qui bénéficient d’une véritable stabilité professionnelle, d’autre part, un nombre croissant d’actifs rejetés à la périphérie, victimes du chômage de longue durée ou occupant des emplois instables et mal rémunérés : les « travailleurs pauvres » des services et des industries de sous-traitance.

Les politiques libérales favorisant la « flexibilité » du marché du travail ne font qu’accentuer cette dichotomie : coller aux exigences des entreprises, c’est ici nuire à l’intérêt général. Qui plus est, une politique de ressources humaines fondée sur le principe du « just-in-time », si elle permet aux entreprises de diminuer leurs coûts, peut s’avérer préjudiciable à long terme puisqu’elle prive l’entreprise de salariés « fidélisés » et expérimentés. Quant à la flexibilité des salaires, elle a comme effet pervers de pousser les entreprises à faire l’économie des restructurations nécessaires au maintien de leur productivité à long terme. Ici encore, le court-termisme l’emporte à la fois sur l’humanité et sur le bon sens.

B. Pour une humanisation du libéralisme

Face à la persistance d’un chômage de masse, il peut être tentant de répondre par une flexibilisation des salaires et une suppression des obstacles juridiques au licenciement. Pourtant, une telle politique n’est pas forcément favorable à la compétitivité des entreprises, et ne met pas un terme à l’exclusion. Certes, le maintien d’un Etat-providence développé et d’une politique industrielle ambitieuse représente un coût, mais – argumente Philippe Delmas – « [un] coût n’est rien en soi, il n’a de sens que dans le rapport avec ce qu’il procure. Or la comparaison n’est jamais faite. Quel est le coût d’un tissu social réduit en miettes dans des régions entières, des vies gaspillées, des ressources inutilisées ? (…) le débat est encore celui du sens du temps et de la perception ou non des nouveaux déterminants de la compétitivité d’une nation et pas seulement d’une entreprise. »

Aux politiques « antisociales » et finalement contre-productives proposées par le libéralisme, Philippe Delmas propose une réforme en profondeur de l’enseignement, allant vers une adaptation de la formation initiale des jeunes au marché du travail, une généralisation de la formation professionnelle et une meilleure reconversion des salariés perdant leur emploi.

L’intuition fondamentale de Philippe Delmas, c’est la distinction qu’il opère entre le rapport au temps des entreprises et de l’Etat. Le temps des entreprises s’écrit toujours au présent : le futur n’existe qu’à très court terme, et s’élabore « par extrapolation du passé. » Le temps de l’Etat est celui du temps long : « maître des horloges », l’Etat est seul capable de « percevoir les changements et [de] provisionner aujourd’hui les visages du futur. » L’Etat trouve donc sa finalité et sa légitimité dans son aptitude à pallier mais surtout à prévenir les effets négatifs de la rationalité limitée des acteurs économiques – une position à cent lieues du « laissez-faire » auquel le réduisent les penseurs libéraux.

L’auteur

Docteur en économie et en mathématiques, Philippe Delmas est un ancien élève de l’École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique (ENSAE) et de l’École Nationale d’Administration (promotion Henri-François d’Aguesseau, 1982). Il a travaillé au Commissariat général du Plan, au Ministère des Affaires étrangères (où il fut conseiller de Roland Dumas) et à la Cour des comptes, avant d’occuper des postes à la direction de Matra et d’Airbus. Passionné de politiques publiques, il est l’auteur d’ouvrages de relations internationales (Le bel avenir de la guerre, 1995 ; De la prochaine guerre avec l’Allemagne, 1999) et l’évolution du modèle social français (Il n’y a pas de malheur français, 2007). Avec Le maître des horloges (1992), il se fait le défenseur d’une action publique renouvelée en matière économique.

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