L’Histoire va-t-elle plus vite ? - Jean-Noël Jeanneney (2001)

L’accélération de l’Histoire est une « sorte d’évidence impérieuse et intimidante ». « Mieux interpréter l’accélération de l’Histoire, c’est une manière de garder les cartes en main » (Jeanneney 2001, p.8).

Ray Cummings, auteur de science-fiction : « Le temps, c’est ce qui empêche que tous les événements se produisent simultanément. »

Descartes, Discours de la méthode : « Cette vie est brève et ne souffre aucun délai. » Autre formule cartésienne : l’homme doit être « maître et possesseur de la nature ». L’une n’irait pas sans l’autre ? Maîtrise et vitesse, domination et rapidité iraient de pari, dans l’esprit comme dans les faits.

Stephen Jay Gould : « Si nous continuons à accélérer ainsi, les bactéries souriront de nous comme d’une folie passagère de l’évolution. »

• Relativité de l’accélération contemporaine

L’accélération n’est pas un phénomène inédit dans l’histoire.

On connaît déjà l’accélération de la science, la guerre est aussi une illustration paroxystique de ce phénomène (Jeanneney 2001, p.8), tout comme la santé, la génétique, etc.

• L’accélération dans l’Histoire

Daniel Halévy : le thème du changement d’allure du temps est devenu une sorte de lieu commun dès le XIXe siècle ! (Jeanneney 2001, p.21). « Théorie dynamique de l’Histoire » et « loi de l’accélération » de Henry Adams, en 1904-1905 : accroissement de l’énergie libérée par l’homme au cours du siècle écoulé (c’est-à-dire le XIXe !). James Anthony Froude : « Le tempérament de chaque nouvelle génération est une surprise continuelle. »

Mystique « saint-simonienne » de la rapidité. Révolution française = précipitation inouïe du cours de l’Histoire ! Kant, à propos de son projet de paix perpétuelle en Europe : « Le temps au cours duquel se produisent de tels progrès sera heureusement de plus en plus court. »

Emmanuel Le Roy Ladurie : tournant décisif autour de 1720, au-delà de cette date, forces de renouveau élitiste font masse critique, « elles emportent torrentiellement »

Luther : on se rapproche de la fin du monde de plus en plus vite ! L’univers s’en va en toute hâte ! Thucydide a le sentiment très net d’une aggravation du phénomène historique ! Déjà !

Mythe « européo-centré » des civilisations immobiles (Égypte, Chine, Inde, où le principe de réincarnation à l’infini apparaît comme une forme d’immobilité radicale). Tout faux !

F. Braudel : l’Histoire augmenterait sans cesse sa vitesse « depuis le féodalisme » (Jeanneney 2001, p.70). Crise du féodalisme : cent ans ; guerres de religion : trente-six ans ; Fronde : trois ans ; Révolution française : dix ans ; Trois Glorieuses : trois jours ; 1848 : deux ans ; Commune : quelques mois ; 1968 : quelques semaines ; etc. Longueur d’onde du politique de plus en plus brève ?

Évidence : la conviction de la rapidité du changement dépend des points de référence que l’on choisit, avec une forte part de subjectivité, « chaque réalité sociale sécrète son temps, ses échelles de temps, comme de vulgaires coquilles » (F. Braudel, cité par Jeanneney 2001, p.32). P. Nora : influence décisive du présent sur l’idée qu’on se forge, indéfiniment, du passé.

« Pour chacun, il se crée un sentiment individuel d’accélération du temps à mesure que, de décennie en décennie, s’approche l’issue fatale. » (Jeanneney 2001, p.35).

La vision cyclique de l’Histoire du monde (Vico, Spengler, Toynbee) inclut l’idée d’une possible accélération de l’allure, mais la considère comme toujours provisoire, avant l’inévitable décadence (Jeanneney 2001, p. 139). Pari risqué de croire que cette fois-ci nous aurions « décollé » définitivement, grâce à des gains irréversibles.

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