Natural Capitalism - Amory Lovins, Paul Hawken (2000)

Natural Capitalism est une excellente source d’exemples de mesures visant à limiter l’impact des activités humaines sur l’environnement ; malheureusement, l’ouvrage a été publié il y a plus de dix ans, et la plupart de ces illustrations sont aujourd’hui quelque peu datées. Par ailleurs, son propos ne paraîtra pas non plus original au lecteur d’aujourd’hui, déjà familiarisé avec la notion de développement durable. Il est néanmoins légitime de citer cet ouvrage, qui a contribué à populariser certains des concepts phares de l’écologie : empreinte écologique, efficience énergétique, négawatt.

Synthèse

Paul Hawken et les époux Lovins dressent un tableau plutôt sombre de l’impact de l’Homme sur son environnement et ne mésestiment pas l’ampleur des progrès à accomplir pour inverser la tendance. Ils voient dans la surexploitation des ressources (renouvelables et non renouvelables), la destruction des écosystèmes naturels et l’aggravation du réchauffement climatique autant de dangers majeurs pour la survie à moyen terme de l’espèce humaine. Cependant, ils se veulent optimistes, considérant que les acteurs politiques, sociaux et économiques sont à même de changer leurs habitudes – et ne pourront l’éviter, un tel changement étant dans leur intérêt.

Rappelons à ce titre que Natural Capitalism a été publié en 1997, soit dix ans après le « rapport Brundtland » sur le développement durable ; de fait, ses auteurs soulignent l’intégration progressive de cette notion par les militants écologistes, les scientifiques et les entreprises. Ils estiment ainsi que le mode de vie des pays développés et le système capitaliste n’ont pas à être sacrifiés sur l’autel du développement durable, mais peuvent être sauvegardés par des mesures ambitieuses en matière d’économies de ressources et d’énergie. Cette recherche d’efficience doit concerner tant les modes de consommation (I) que les modes de production (II).

I. Changement dans les modes de production

Les auteurs insistent sur le caractère nécessairement global des mesures à prendre pour réduire l’empreinte écologique. Les plus gros efforts doivent cependant être consentis en amont des échanges économiques, c’est à dire lors de la phase de production. Il s’agit alors de réduire la pression sur les ressources naturelles (A) et de limiter les pollutions (B).

A) Réduire la pression sur les ressources naturelles

Le rapport du Club de Rome de 1972, publié en français sous le titre militant Halte à la croissance, prônait déjà une réduction drastique de la consommation de ressources naturelles, sous peine d’une baisse radicale du niveau de vie des générations futures. On peut y voir l’un des textes fondateurs de la décroissance. Si les partisans du développement durable que sont Paul Hawken, Amory Lovins et L. Hunter Lovins reprennent et remettent à jour le constat du Club de Rome (l’épuisement progressif des ressources naturelles), ils ne préconisent pas pour autant un arrêt de la croissance. Ils se font au contraire les défenseurs d’un développement économique compatible avec le « monde fini » des écologistes, reposant sur des innovations technologiques (1) ainsi que sur de nouveaux choix en matière d’organisation du travail productif (2).

1. Moyens technologiques et techniques

Si l’on ne saurait attendre de la technologie qu’elle sauve l’humanité de ses erreurs, de nombreuses innovations techniques (dont les fondements scientifiques sont souvent connus depuis longtemps) doivent lui permettre d’accroître son efficience énergétique et, partant, de réduire son empreinte écologique : remplacement des moteurs à explosion par des moteurs à hydrogène ou des moteurs électriques « hybrides » (n’utilisant qu’une quantité minimale d’essence lors du démarrage), développement des produits intégralement recyclables, utilisation de modes de production moins générateurs de déchets, systématisation de la production de biens à longue durée de vie (par opposition aux produits jetables ou aux biens semi-durables à « obsolescence programmée »), usage d’énergies renouvelables, substitution des biocides aux pesticides chimiques, etc.

Outre ces solutions faisant appel à des technologies en cours de développement, les auteurs mentionnent des moyens techniques, parfois de l’ordre du gadget, qui ont cependant un rôle important à jouer en matière de réduction de l’empreinte écologique. Ainsi de l’installation de mitigeurs sur les robinets, d’ampoules basse consommation, de minuteries pour l’éclairage des espaces à usage intermittent, ou encore de dispositifs informatiques de contrôle et d’alerte dans les processus de production automatisés.

2. Moyens organisationnels

Nombre d’innovations ne sont pourtant pas technologiques, mais organisationnelles. Les auteurs s’intéressent à un certain nombre de pratiques productives permettant de réduire les déchets et d’optimiser l’usage des matières premières.

Dans l’industrie, les modes de production de masse de bien uniformes et interchangeables de l’ère fordiste peuvent être abandonnés au profit du « toyotisme », qui consiste à ne produire que ce qui est demandé par le client – l’un des commandements du toyotisme étant « zéro stocks ». De même, l’amélioration des dispositifs de contrôle doit permettre de réduire les pertes d’énergie ou de fluides (les auteurs mentionnent par exemple l’utilité des inspections régulières des réseaux de canalisations pour prévenir les fuites).

Dans le BTP, les auteurs vantent les mérites de la « déconstruction », c’est à dire d’une démolition incluant la récupération de l’ensemble des matériaux susceptibles d’être réutilisés ou recyclés.

Dans l’agriculture surtout, les auteurs multiplient les propositions : substitution de l’irrigation au « goutte à goutte » à l’irrigation massive qui épuise les nappes phréatiques, diversification des cultures et pratique de la jachère pour prévenir l’érosion des sols, usage du compost pour accroître leur fertilité, rotation des pâturages pour prévenir le surpâturage, adaptation du choix des espèces végétales cultivées au climat local, etc.

B) Lutte contre la pollution

Outre le risque qu’elles font peser sur les ressources naturelles, les activités de production génèrent des pollutions souvent importantes. Elles contribuent également au réchauffement climatique, en entraînant le rejet de grandes quantités de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Face à ces menaces, les auteurs de Natural Capitalism proposent une réponse d’ordre institutionnel. Il s’agit pour les pouvoirs publics d’intervenir dans la sphère économique, soit pour imposer des règles au marché (1), soit pour utiliser les lois du marché afin de modifier les comportements des acteurs économiques (2).

1) La distorsion des lois du marché

Paul Hawken, Amory Lovins et L. Hunter Lovins ne croient pas dans les vertus de l’hyperrégulation. Si cette dernière peut stimuler l’inventivité des entreprises, contraintes de s’adapter à des normes toujours plus exigeantes, elle peut aussi avoir pour effet pervers de transformer les « seuils minimum » de règles environnementales en plafonds d’objectifs, en « fins en soi », sans pousser les entreprises à faire mieux.

L’intervention de l’Etat n’est par ailleurs pas toujours synonyme d’éco-responsabilité. Natural Capitalism épingle les importantes subventions consenties par le gouvernement fédéral américain aux secteurs économiques polluants, subventions qui relèvent purement d’une stratégie économique à court terme et ne s’accompagnent pas d’exigences particulières en matière environnementale.

L’Etat est plus efficace lorsqu’il utilise des politiques fiscales incitatives. Paul Hawken, Amory Lovins et L. Hunter Lovins proposent ainsi la création de taxes sur les activités polluantes ou fortement émettrices de gaz à effet de serre. Ces taxes doivent encourager les entreprises à poursuivre leurs efforts en matière d’efficience énergétique et de lutte contre le gaspillage des ressources.

2) L’utilisation des lois du marché

Pour les auteurs de Natural Capitalism, le marché constitue un moyen efficace d’allocation des ressources… dans un monde infini ; or le court-termisme des acteurs économiques menace les fondements naturels de leurs échanges. A court terme, les consommateurs ont ainsi généralement intérêt à acheter des produits peu onéreux, même s’ils sont néfastes à long terme en raison des pollutions qu’ils génèrent (directement, par leur usage, ou indirectement, par leur mode de production), de leur caractère non-recyclable et de leur durée de vie limitée.

Il n’est cependant pas indispensable d’en finir avec le modèle économique dominant, qui repose sur la recherche du profit à court terme. En effet, le comportement des agents économiques peut être influencé pour tenir compte des facteurs environnementaux.

La mise en place d’un mécanisme d’achat et de vente des droits d’émissions de gaz à effet de serre (telle que celle prévue par le protocole de Kyoto) incarne l’esprit d’une telle politique. On peut également penser à un système de taxation souple, permettant d’augmenter le prix des produits à forte empreinte écologique et de réduire celui des produits « éco-responsables », de telle façon que les seconds deviennent moins coûteux que les premiers. D’autres mécanismes, comme des crédits d’impôt ou des primes, peuvent être accordés aux consommateurs faisant le choix d’investissements « écologiques » assez lourds, tels que panneaux solaires, maisons passives, etc. A minima, l’établissement d’écolabels clairs et visibles peut renforcer l’information des consommateurs sensibilisés aux enjeux du développement durable.

II. Changement dans les modes de consommation

En aval des échanges économiques, le consommateur doit également modifier ses habitudes pour limiter son empreinte écologique. Il s’agit de consommer moins (A) et autrement (B), ce qui, là encore, n’implique pas nécessairement de remise en question du mode de vie occidental.

A. Consommer moins

La réduction de l’impact des activités humaines sur l’environnement ne pourra se faire sans une modification des habitudes de consommation. Il s’agit tout d’abord, pour les ménages, de limiter leur consommation afin de réduire directement leur impact sur les ressources naturelles.

Ces économies peuvent revêtir des formes innombrables, allant des changements de régime alimentaire (moindre consommation de produits carnés et de poisson) aux travaux de réaménagement (optimisation de l’isolation thermique des habitations, mise en place de dispositifs de récupération de l’eau de pluie, utilisation de toilettes sèches, pose de panneaux solaires…)

Bien évidemment, ces évolutions peuvent et doivent être favorisées par les pouvoirs publics. Les auteurs proposent ainsi de stimuler la recherche dans le secteur des BTP, qui n’étudie pas encore suffisamment les possibilités d’isolation thermique des bâtiments.

B. Consommer autrement

La frugalité n’est pas la seule réponse aux défis environnementaux. Bien au contraire, il est possible de préserver la civilisation de l’abondance, à condition d’ajuster les choix de consommation actuels. L’achat de produits recyclables et/ou la location de biens de longue durée de vie, l’achat de biens à la production peu gourmande en ressources naturelles, le covoiturage, l’utilisation des transports en commun, la dématérialisation des échanges et du travail sont autant de façons d’arriver à cet objectif.

Natural Capitalism est l’un des ouvrages pionniers du développement durable aux Etats-Unis. Il souffre cependant peut-être d’un surcroît de confiance de ses auteurs dans la rationalité à long terme des acteurs économiques – l’arbre des quelques entreprises éco-responsables cachant la forêt de celles qui continuent à agir comme si les ressources naturelles étaient inépuisables.

Les auteurs

Né le 13 novembre 1947 à Washington DC, Amory Bloch Lovins a grandi dans Massachussetts. De 1964 à 1971, il étudie au Harvard College et à l’Université d’Oxford où il étudie les sciences physiques et travaille en tant qu’écologiste professionnel. Dès 1982, il participe à la création du Rocky Mountain Institute, un centre de recherche installé dans le Colorado qui conseille les entreprises en matière d’économies d’énergie. A l’origine du concept de « NégaWatt » dans la consommation d’énergie, il est auteur et co-auteur de nombreux ouvrages qui démontrent les principes de l’efficacité énergétique pour le grand public et les entreprises.

Plus largement, il s’attache à démontrer que le capitalisme et le mode de vie américain seraient compatibles avec le respect de l’environnement moyennant des efforts supplémentaires en termes d’efficience énergétique. Il souligne également que les politiques environnementales s’avèrent rentables économiquement. Il enseigne comme professeur invité dans de nombreuses universités aussi bien aux USA qu’en Suisse et en Chine.

Principal ouvrage : Small is profitable: the Hidden Economic Benefits of Making Electrical Resources the Right Size, Éd. Rocky Mountain Institute, 2003.

L. Hunter Lovins (née Sheldon), diplômée de sociologie, militante écologiste depuis trente ans, a été l’épouse d’Amory Lovins, avec qui elle a fondé le Rocky Mountain Institute. Elle est également fondatrice et présidence de Natural Capitalism Inc, entreprise de conseil en management environnemental, et enseigne cette discipline à l’Ecole de Management de Presidio. Elle a également participé à des sommets internationaux sur l’environnement.

L. Hunter Lovins défend l’idée que l’alliance des associations, des entreprises et des instances de représentation citoyennes, plutôt que les gouvernements, constituent le levier de changement le plus important de la planète.

Principaux ouvrages : Green Development (John Wiley & Sons, 1998), The Natural Advantage of Nations (Karlson Hargroves/Earthscan Publications, 2005).

Paul Hawken, né le 8 février 1946 à Boston, est un entrepreneur, journaliste et pionnier de l’écologie américain. Après des études de macrobiotique, il mène une campagne pour la conciliation de la sphère économique avec les exigences environnementales, devenant ainsi l’un des tenants du développement durable. Outre ses travaux théoriques sur des questions telles que les conséquences du commerce sur l’environnement, il dirige plusieurs entreprises « écolos » et travaille comme consultant auprès du gouvernement américain et de grands groupes. Il est à l’origine de la notion d’ « empreinte écologique ».

Principaux ouvrages : Next Economy, Ballantine, 1983 ; Growing a Business, Simon & Shuster, 1987 ;The Ecology of Commerce, Harper Collins, 1993 ; Natural Capitalism: Creating the Next Industrial Revolution, Little Brown, 1997.

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