Nos temps modernes - Daniel Cohen (2002)

Les mutations récentes de la société capitaliste suscitent toutes sortes d’angoisses, et ce d’autant plus qu’elles se déploient dans un contexte de délitement de la cohésion sociale auquel elles participent. Et pourtant, « nos temps modernes » n’ont pour l’instant fait l’objet d’aucune théorisation globale. Or les explications individuelles données à l’émergence de la nouvelle société industrielle – financiarisation de l’économie, triomphe du machinisme annonçant la fin du travail, ou montée de l’individualisme – méritent d’être unies et affinées au sein d’une même analyse. Il s’agit pour Daniel Cohen de prendre du recul par rapport aux analyses « à chaud » de la modernité, en replaçant la configuration actuelle de la vie économique dans une perspective historique afin de la définir (I) et de mieux penser son avenir (II).

I) La nouvelle civilisation du travail

Les mutations du travail, et notamment du travail industriel, se font jour dans le cadre d’un changement de paradigme productif, à savoir le passage du fordisme à une forme d’organisation plus souple, parfois appelée « toyotisme ». Tout en soulignant les différences essentielles qui séparent ces deux modèles d’organisation de la production, Daniel Cohen montre ce qui les unit, notamment dans leur rapport au temps et dans leurs conséquences psychologiques sur les travailleurs (A). Il revient également sur les fondements sociaux et technologiques de cette transition (B).

A) Du fordisme au toyotisme : le temps compressé

Paraphrasant Diderot, Cohen évoque une étude britannique exposant le « paradoxe économique du comédien. » Alors que la représentation d’une pièce de Shakespeare n’a pas connu de bouleversement technique profond depuis des siècles, le coût d’une pièce de théâtre n’a fait qu’augmenter au fil des siècles, au point que cet art ne pourrait aujourd’hui survivre sans subventions publiques. Ce paradoxe s’explique par le fait que le théâtre est une activité essentiellement humaine, faisant presque exclusivement appel au talent des acteurs : cette activité économique n’a donc pas radicalement changé entre le XVIIème siècle et nos jours. Le reste de l’économie, pourtant, a bénéficié de l’accroissement de productivité induit par l’apparition de technologies nouvelles. Dans le domaine industriel, par exemple, l’introduction de machines toujours plus performantes a engendré des gains de productivité qui ont permis l’accroissement du revenu des ouvriers. Les prix ont suivi cette augmentation, obligeant les théâtres à augmenter en conséquence la rémunération des comédiens. On peut donc dire que la diffusion de la technologie a rendu le temps humain de plus en plus cher. De fait, l’évolution des entreprises depuis le début de la révolution industrielle peut se lire comme une stratégie de compression du temps humain (1), qui n’a fait que s’intensifier à mesure que la loi du profit maximal prenait possession de l’économie toute entière (2).

1) De la parcellisation du temps à la chasse au temps mort

Le fordisme a fait entrer les pays industrialisés dans l’ère de la production et de la consommation de masse en parcellisant à outrance le temps de travail des ouvriers. Privés de la maîtrise générale de leur travail, ces derniers devenaient des « ouvriers spécialisés », travaillant à la chaîne, chargés de répéter une seule et même opération dans des délais très stricts et dépourvus de toute capacité d’initiative vis à vis de leurs supérieurs ou d’échange avec leurs collègues. Il s’agit pour les entreprises fordistes de réaliser des gains de productivité en émiettant le travail au maximum au sein d’une même équipe de travailleurs. Cet émiettement se traduit par une parcellisation du temps de travail : chaque geste de l’ouvrier étant soumis à la dictature du chronomètre. La pénibilité du travail ouvrier mène également à une séparation plus nette entre temps de travail et « temps libre » : le droit au loisir s’affirme d’autant plus que le temps de travail devient plus intense. A notre époque, la spécialisation extrême du travail par le fordisme a laissé place à un autre modèle productif. A partir des années 1980, le travailleur « archétypal » n’est plus l’ouvrier spécialisé, mais au contraire l’employé polyvalent, flexible, adaptable. Il ne s’agit plus de parcelliser le temps de travail, mais bien de le compresser sur une seule et même personne, chargée d’accomplir des tâches de nature différente. Les chaînes de production n’ont pas disparu des usines, mais les ouvriers travaillent désormais de façon plus collégiale, peuvent prendre des initiatives et doivent adapter le processus de production aux demandes en direct de leur hiérarchie : c’est le « toyotisme ». Cependant, la « professionnalisation des tâches » et leur diversification n’a pas véritablement conduit à une amélioration des conditions de travail : au contraire, le travail devient plus intense, et les nouvelles responsabilités s’accompagnent d’un stress important et d’une concurrence sourde entre salariés. L’objectif du toyotisme reste orienté vers un objectif de production maximal : il s’agit notamment de « chasser les temps morts », de rentabiliser chaque seconde du travail salarié. Il semble d’ailleurs que le travail aie de plus en plus tendance à déborder sur notre vie privée : on boucle un dossier chez soi, sur son ordinateur, ou on prépare une réunion dans le TGV tout en consultant la presse économique.

2) De la recherche de l’efficience à celle de profits immédiats

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la financiarisation de l’économie n’a pas conduit au déclin de l’économie matérielle : production et vente d’objets. Entre 1920 et 1990, la part de la population active se consacrant à ce secteur (qui ne se limite pas au secteur secondaire) est restée identique. L’essor des services doit beaucoup à celui du secteur industriel, qu’il accompagne, et s’est fait aux dépens de l’agriculture, qui ne représente plus qu’un très faible pourcentage de la population active. Pour Cohen, la pression accrue de la finance s’est surtout faite sentir sur l’appareil de production lui-même. Il s’agit pour les entreprises d’attirer et de fidéliser les actionnaires pour assurer leur développement futur ; mais pour les actionnaires, l’unique objectif est le profit immédiat, aux dépens parfois de l’intérêt à moyen terme des entreprises. Dès lors, les méthodes de management des entreprises vont évoluer radicalement. L’entreprise fordiste reposait sur un compromis entre patrons et ouvriers : les ouvriers consentaient à un travail pénible en échange d’un « salaire d’efficience » relativement élevé, qui s’accompagnait d’une politique sociale comprenant notamment un système de « primes d’ancienneté » – primes qui ne venaient pas récompenser la productivité du travailleur, mais sa fidélité à son poste. Ce « capitalisme managérial » est tombé sous les coups de boutoir de la finance, qui lui a substitué une politique beaucoup plus dure de compression des salaires (désormais indexés « au mérite ») et de licenciements massifs, dans le cadre de stratégies de spécialisations accrues des entreprises visant à l’obtention d’une situation monopolistique sur un secteur donné de l’économie. Ces stratégies passent par des opérations de fusions-acquisitions souvent très risquées, mais qui permettent en cas de succès des économies d’échelle importantes. A la compression du travail sur un seul salarié, fait écho la compression d’une activité économique sur un nombre de plus en plus restreint de grands groupes. La fin du fordisme a été rapide : une vingtaine d’années environ. La question se pose alors des fondements sociaux et technologiques de ce bouleversement.

B) Les piliers de la modernité

L’auteur relève deux explications aux évolutions de la civilisation du travail. L’explication technologique est la plus courante : les nouvelles technologies de l’information et de la communication, et notamment l’Internet, constituent bel et bien le support matériel de la « nouvelle révolution industrielle ». Cependant, l’essor des NTIC est inséparable de changements sociaux profonds, qui ont eux aussi accompagné le changement de paradigme productif (1) et donné sa physionomie à la « révolution informatique » (2).

1) Les fondements sociaux de l’organisation productive actuelle

A bien des égards, le fordisme était destiné à disparaître. Pour des raisons économiques tout d’abord : pour attirer et fidéliser une main d’œuvre voué à des tâches pénibles, l’entreprise fordiste menait une politique de hauts salaires, dits « salaires d’efficience » car indispensables pour maintenir la productivité à un haut niveau. Mais avec le « rattrapage » des salaires de l’industrie par les autres secteurs économiques, cette politique perd de son efficacité et l’on assiste à une baisse de la motivation des travailleurs. Pour des raisons sociales, également, car la pénibilité du travail à la chaîne et son caractère déshumanisant ont favorisé l’émergence de mouvements sociaux et politiques contestataires, incarnés par la révolte de mai 1968. Or c’est la « génération 68 » qui a construit le monde post-fordiste, autour d’une exigence essentielle : la liberté individuelle. La crise de la société de production de masse est en effet une crise de la société de production de masse. Là où le fordisme imposait des produits en série, à l’image de la Ford T dont Henry Ford disait qu’on pouvait en acheter un modèle en n’importe quelle couleur « pourvu que ce soir le noir », les consommateurs modernes exigent des produits « sur mesure », différenciés, et de qualité. Les usages mêmes des objets évoluent avec le temps. Les pratiques de consommation s’individualisent : on ne regarde plus nécessairement la télé en famille, et le petit écran ne joue plus le rôle de relais entre le public et le privé. Qui plus est, les biens deviennent mobiles, et accompagnent l’individu au cours de ses déménagements. A l’heure actuelle, le « sur mesure » constitue la norme en matière de production industrielle. Seul secteur à échapper à la révolution post-fordiste : celui du service public, des services comme la santé ou l’enseignement faisant encore l’objet d’une production indifférenciée, peu individualisée. Or, d’après Daniel Cohen, les services publics gagneraient sans doute à s’adapter aux besoins des usagers : il évoque ainsi l’autonomisation des directions d’établissements scolaires, ou encore l’organisation de stages et de formations spécialisées par les ANPE.

2) Fondements technologiques

L’informatique apparaît aujourd’hui comme le fondement technologique de l’idéologie néolibérale. De fait, on y attache des idées d’autonomie, de liberté… : Internet serait par exemple l’instrument d’une démocratie globale, fondée sur la libre circulation de l’information au sein d’un réseau décentralisé et interactif. Dans l’esprit de ses premiers concepteurs – étudiants dans les années 1970 – l’informatique était appelée à jouer un rôle révolutionnaire, elle était l’aboutissement technique d’un projet de libération. En allégeant les coûts de la transmission d’information, l’informatique aurait pu renforcer le système fordiste, fondé justement sur la coordination de producteurs ultra-spécialisés. Au lieu de cela, elle a facilité l’effondrement du fordisme… sans pour autant conduire à l’utopie libertaire des soixante-huitards. A bien des égards, les avantages de la micro-informatique ont pu être utilisées au service du système capitaliste et de l’ « aliénation » des travailleurs. En rendant plus facile le passage d’une tâche à l’autre, l’ordinateur a accéléré le processus de compression des tâches initié par le toyotisme, et a conduit à la suppression de certains emplois, notamment dans le secrétariat ou l’encadrement.

La fin du fordisme est à présent avérée, mais l’aliénation des travailleurs se poursuit sous des formes renouvelées. Au malaise dans le travail, s’ajoute qui plus est l’exclusion d’une fraction importante de la population, formée d’anciens OS ou de jeunes sans qualification, qui n’ont pas les compétences nécessaires pour s’adapter à la nouvelle civilisation du travail. Dès lors, se posent la question de l’avenir du capitalisme.

II) L’heure du capitalisme est-elle venue ?

Le malaise social actuel laisse penser que le capitalisme est voué à disparaître. Daniel Cohen se place en porte-à-faux par rapport à cette tendance, et voit dans notre époque non pas le stade final du capitalisme, mais une simple étape, certes douloureuse, vers un autre paradigme du système productif. Il se prononce donc pour une régulation sociale du capitalisme adaptée aux spécificités de notre époque (A) et s’en prend aux théories annonçant la « fin du travail » (B).

A) Pour une nouvelle régulation sociale

La crise du fordisme des années 1970-1980 est également celle du keynésianisme. En effet, la relance keynésienne vise à redémarrer l’activité économique en accroissant la demande de biens et services : elle convient donc à une société de production de masse. Une telle solution ne convient pas dans un système où les ménages sont saturés en biens de consommation et réclament une offre plus variée. Dès lors, il ne faut plus jouer sur la demande, mais sur l’offre, et également s’en prendre aux causes structurelles du chômage. Pour cela, il faut abandonner les politiques économiques de court terme. L’abandon de la relance keynésienne est souvent interprétée comme une démission de l’Etat face aux perturbations du capitalisme, démission qui serait sanctionnée par le dogme libéral. Or l’interventionnisme des pouvoirs publics est encore nécessaire, notamment pour faire face aux crises financières. La dictature du profit à court terme et l’immédiatisation de l’information aggrave en effet le potentiel dévastateur des krachs boursiers. L’auteur compare ainsi le krach de 1929 et la crise asiatique de 1997 : dans les deux cas, on assiste à l’explosion d’une « bulle spéculative » portant sur des entreprises non rentables, laquelle débouche sur une brusque chute des cours et la ruine de certaines banques. Cette situation dégénère en panique, et le krach boursier se propage au reste de l’économie, jusqu’à ce qu’un « prêteur en dernier recours » (la Banque fédérale américaine en 1931) intervienne. L’auteur se prononce pour la mise en place d’une telle « banque des banques » au niveau international, mais admet que ni le FMI, sur le plan mondial, ni la BCE, sur le plan régional, ne sont en mesure d’assumer cette responsabilité. Sur le plan de la lutte contre le cômage, Cohen dénonce également des politiques qu’il considère comme à courte vue. Selon lui, les pouvoirs publics ont une vision malthusienne et limitée du problème du chômage. Ils considèreraient en effet le travail comme une quantité fixe, qu’il s’agirait d’ajuster à la population active, par des politiques visant à mieux « partager le travail ». Faciliter les départs en préretraite, encourager les jeunes à suivre de longues études, réduire le temps de travail sont autant de moyens utilisés à cette fin. Or il est absurde de considérer le travail comme une donnée finie. La preuve en est que le chômage a pu baisser, ou n’augmenter que de façon marginale, dans des périodes de fort accroissement démographique : ainsi des années 1950-1960, avec l’arrivée des baby-boomers sur le marché du travail, ou du Sud de la France après le retour massif des Pieds-Noirs d’Algérie en 1962. Il est plus pertinent de considérer le travail, non pas comme une quantité fixée à l’avance, comme une photographie d’un instant T, mais comme un flux entre « entrants » et « sortants », inscrit dans la durée. Dès lors, pour réduire le chômage, il faut s’en prendre aux barrières à l’entrée dans la population active et encourager l’innovation, qui permet la création de nouveaux emplois. Surtout, et dans la mesure où le temps humain « coûte » de plus en plus cher, il faut encourager la formation professionnelle et favoriser le travail à temps partiel. Sans le nommer, Daniel Cohen se fait ainsi le défenseur d’un système de « flexisécurité » dont on a pu voir un modèle dans les pays scandinaves.

B) Vers la fin du travail ?

La persistance du chômage de masse et la poursuite de l’automatisation des tâches industrielles redonne du crédit à la thèse marxiste selon laquelle le capitalisme est voué à s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions, les travailleurs devenant de plus en plus pauvres. Or, un minimum de recul historique suffit à comprendre que le capitalisme a enrichi les masses, et surtout a amélioré leur niveau de vie bien plus que celui des riches. De même, le progrès du machinisme a permis des gains de productivité importants, qui ont mené à une augmentation du salaire des ouvriers. Une autre thèse récurrente dans l’Histoire de la pensée qui revient au goût du jour est l’idée que nous nous dirigeons vers un monde d’où le travail aura disparu, chassé en quelque sorte par l’automatisation des tâches. Seules les activités de services purement « humains » subsisteraient. Cohen rappelle qu’une telle méfiance envers la technique est récurrente dans l’histoire économique, mais que chaque avancée de la technique a finalement conduit, directement ou indirectement, à l’émergence de nouveaux métiers, de nouveaux savoir-faire et de nouveaux produits. C’est le principe de la « destruction créatrice », qui selon Schumpeter est au fondement du capitalisme. La perspective historique nous incite donc à penser que l’état actuel du système productif n’est qu’une étape. Le tout est de savoir vers quoi. Daniel Cohen refuse ici de jouer les prophètes, mais affirme que le changement est inévitable. Le capitalisme s’est en effet toujours réformé quand on observait une conjonction de deux facteurs : l’innovation technique, et une évolution des valeurs de la société contradictoire avec l’organisation de la production. C’est ainsi que la soif de liberté des révoltés de mai 1968 et son prolongement dans la révolution informatique a renversé le fordisme et a accouché d’une nouvelle civilisation du travail certes décevante au regard de leurs idéaux généreux, mais qui en a repris, sous une forme dévoyée, il est vrai les valeurs de liberté et d’individualisme.

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