Plan B 3.0: Mobilizing To Save Civilization - Lester R. Brown (2008)

Cet ouvrage souligne la nécessité d’agir dans l’urgence pour éviter que les menaces que l’activité humaine fait peser sur l’environnement ne fassent basculer le monde dans le chaos. Il ne s’agit pas de s’adapter aux conséquences écologiques du réchauffement climatique et de l’explosion démographique, mais bien de prévenir ces phénomènes. A cette fin, l’auteur met en garde le lecteur contre les conséquences prévisibles d’une action trop tardive ou trop peu ambitieuse, et émet de très nombreuses propositions d’actions. L’intérêt du Plan B 3.0 réside d’ailleurs essentiellement dans le nombre et la diversité des informations qu’il délivre et des solutions qu’il formule.

Synthèse et exemples

La multiplication des « Etats faillis » au début du XXIème siècle s’explique fondamentalement par les dégradations de l’environnement causés par l’activité humaine : raréfaction des ressources en eau potable, aggravation de l’érosion des sols et de la désertification, bouleversements climatiques induits par la déforestation ou l’effet de serre additionnel, etc. Ces désastres écologiques trouvent racine, d’une part, dans les modes de vie et de consommation humaines (notamment ceux des pays du Nord), d’autre part, dans une croissance démographique trop rapide (dans les pays du Sud). Si ces causes fondamentales ne sont pas traitées, la faillite d’une poignée d’Etats pourrait n’être que le prélude à l’effondrement de la civilisation mondiale (I).

Sa sauvegarde suppose une « mobilisation générale » de tous les Etats. La nouvelle civilisation devra recourir massivement aux énergies renouvelables, généraliser le recyclage, faire appel à un système de transports diversifié, et plus largement intégrer la sphère économique dans la sphère environnementale : ses économistes devront penser en écologistes. Cette révolution doit intervenir rapidement, et ce d’autant plus que les technologies pour la mettre en œuvre sont connues et disponibles (II).

I – Une civilisation en danger

Comme nous l’enseigne l’Histoire de la civilisation pascuanne, les sociétés humaines ne peuvent survivre si elles mettent en danger leur substrat naturel. Or le système économique actuel n’est pas « durable » (ou « soutenable »). En premier lieu, l’humanité puise l’essentiel de son énergie dans les ressources fossiles, non renouvelables et provoquant de graves dégâts sur l’environnement (A). En second lieu, l’Homme consomme une telle quantité de ressources naturelles qu’il met en danger la capacité de ces dernières à se renouveller (B).

A. L’impératif de réduction des énergies fossiles

L’impératif de réduction de l’usage des énergies fossiles n’est pas uniquement justifié par la non-renouvelabilité de ces dernières. En effet, les énergies fossiles (notamment le pétrole) constituent une source de disfonctionnements économiques, politiques et sociaux (1), et surtout expliquent très largement le réchauffement climatique actuel, lequel aura des conséquences désastreuses s’il se poursuit (2).

1. La fin du pétrole… avant la fin du monde ?

L’économie mondiale est « accro » au pétrole, dont les fluctuations du prix déterminent le dynamisme. Or les ressources de pétrole s’épuisent : s’il est encore trop tôt pour parler de « fin du pétrole » (d’autant que cette source d’énergie sera certainement abandonnée dans les décennies à venir), il est prévisible que son coût augmente tendanciellement à mesure que les gisements d’accès facile s’amenuiseront et qu’il sera nécessaire de creuser dans des endroits moins inhospitaliers et à une profondeur plus importante pour s’en procurer. Si la demande de pétrole n’est pas diminuée, les prix augmenteront inévitablement – or cette demande s’accroît à mesure que la Chine, l’Inde et les autres « pays émergents » se développent. Le caractère stratégique du pétrole sur la scène internationale en sera d’autant plus accentué, et pourrait susciter de nouveaux conflits : le pétrole de l’Arctique fait ainsi l’objet de fortes convoitises de la part des Etats riverains, notamment la Russie et les Etats-Unis.

La hausse du prix du pétrole aura d’abord un impact sur celui du carburant. L’essence n’est cependant que le produit le plus « visible » qui dépend du pétrole. En réalité, tous les domaines économiques font appel au pétrole ou à ses dérivés, soit comme matière première (emballages plastiques, tissus synthétiques…), soit pour leur transport et leur commerce. L’ « intensité énergétique » de la plupart des biens de consommation courante a ainsi augmenté : l’augmentation du prix du pétrole se reporte donc sur tous les prix.

Cette évolution n’épargne pas les prix agricoles. L’agriculture moderne fait massivement appel au pétrole, tant lors de la phase de production (mécanisation du travail agricole, engrais chimiques) que dans celles de transformation (industrie agroalimentaire) et de commercialisation (transport par bateau pour les céréales, par camion, voire par avion pour les fruits et légumes périssables). Si l’intensité énergétique de l’agriculture a permis un bond de productivité, elle a arrimé le prix des biens agricoles à celui du pétrole.

Si, par ailleurs, le réchauffement climatique entraîne une diminution des surfaces cultivables et qu’une part croissante des cultures est destinée à la production de biocarburants, le prix des denrées agricoles est voué à augmenter. Ceci posant de très graves menaces sur la sécurité alimentaire des pays les plus pauvres, souvent dépendants des importations dans ce domaine. Il est donc urgent d’arracher l’économie mondiale à la domination du pétrole.

2. Le réchauffement climatique

Cette urgence est d’autant plus justifiée que l’utilisation des ressources d’énergie fossiles (pétrole, charbon, gaz naturel) constitue la source principale de gaz à effets de serre, et donc du réchauffement climatique. Or la poursuite ou l’accentuation de ce phénomène auraient des conséquences très graves :

– Fonte de la calotte polaire arctique, avec à la clé un risque accru de conflit géopolitique pour l’exploitation du pétrole de cette région.

– Fonte des glaciers du Groenland et du permafrost de la partie ouest de l’Antarctique, entraînant une hausse du niveau des mers et, en conséquence, le déplacement forcé de centaines de millions de personnes, notamment en Asie orientale et du Sud-Est.

– Fonte des principaux glaciers de montagne, entraînant une baisse du débit (voire un assèchement estival) de certains grands fleuves essentiels à la production agricole de régions souvent très peuplées (fleuve Yangtze en Chine, Gange en Inde).

– Disparition de nombreuses espèces végétales et animales, dont certaines jouant un rôle essentiel dans la pollinisation.

– Augmentation de la fréquence des événements extrêmes (ouragans, typhons, tsunamis).

Cette liste, non exhaustive, oblige l’humanité à réduire drastiquement ses émissions du CO2 : d’autant que le réchauffement climatique pourrait s’accélérer de manière exponentielle. La fonte des glaces entraîne ainsi une diminution de l’albédo (renvoi de la chaleur par la glace), accélérant ainsi la fonte des icebergs.

B. La surconsommation globale

Du point de vue du développement durable, la lutte contre le réchauffement climatique est nécessaire, mais pas suffisante. En effet, la consommation de l’humanité met en péril la capacité des ressources naturelles à se renouveler normalement. Cela est particulièrement grave s’agissant des réserves mondiales d’eau douce (1) et des écosystèmes pourtant essentiels à la survie de l’espèce humaine (2).

1. L’épuisement des réserves d’eau douce

Les besoins de l’humanité en eau douce sont si importants qu’ils entraînent, dans de nombreux Etats, une situation de « stress hydrique » : les réserves d’eau douce de ces pays ayant été exploitées à tel point qu’elles suffisent à peine, désormais, à l’alimentation et à l’hygiène de base de leurs habitants. La surconsommation d’eau douce (et sa raréfaction) ont de multiples conséquences négatives : émergence de conflits infra-étatiques (et bientôt internationaux ?) pour l’eau, exode rural massif provoqué par la monopolisation des ressources hydriques par les villes, augmentation du prix de l’eau potable, diminution de la production agricole et risque de famine accru, etc.

2. La mise en péril des écosystèmes

L’activité humaine (production, consommation) met en péril de nombreux écosystèmes, alors même qu’ils servent de base à cette dernière. Les exemples sont légion :

– La déforestation, essentiellement dans les pays du Sud, s’effectue à un rythme tel qu’elle met en danger la capacité des forêts à se renouveler – et, par voie de conséquence, la survie des espèces qui y vivent. La disparition des forêts entraîne également une diminution des précipitations.

– Les techniques agricoles intensives et la surpâturage entraînent une érosion et un épuisement progressifs des sols, qui prend parfois la forme d’une désertification difficilement réversible. Cette désertification a bien entendu des conséquences économiques, mais également sociales et géopolitiques (le conflit pour la terre arable est l’une des clés de la guerre civile au Darfour).

– La surpêche dont se rendent coupables les pays du Nord fait peser une grave menace sur les pêcheries mondiales, et a déjà contribué à la formation de « déserts océaniques » et à la raréfaction des récifs de corail.

A en croire les historiens « environnementaux » (Jared Diamond…), les civilisations qui disparaissent sont celles qui ne parviennent pas à fournir de réponse adaptée aux problèmes suscités par leur propre mode de fonctionnement. Or les signes du déclin de la « civilisation globale » s’accumulent sous nos yeux, sous la forme de l’augmentation du nombre d’ « Etats faillis » incapables d’assurer un degré de sécurité minimal à leur population dans un double contexte d’explosion démographique et d’épuisement des ressources naturelles – le cas d’Haïti, le plus pauvre pays du monde, qui a perdu la totalité de ses forêts et vit sous perfusion de l’aide internationale, étant à cet égard exemplaire. Cet avertissement appelle un changement de cap global de la part des décideurs politiques et économiques ainsi que de la population mondiale toute entière – sous peine de voir une « faillite globale » succéder à celles des Etats les moins avancés.

II – Les solutions

Lester Brown estime que l’humanité est à même de relever ce défi dans les dix ans à venir : elle dispose en effet des technologies requises, et l’Histoire fourmille d’exemples où une mobilisation d’urgence des efforts collectifs ont permis de formidables avancées. Les préconisations de Brown peuvent se classer en deux catégories : celles qui consistent à atténuer la pression de l’Homme sur son environnement (A) et celles qui consistent à la supprimer (B).

A. Diminuer la pression de l’homme sur son environnement

L’éco-responsabilité (intégration des enjeux environnementaux dans les comportements) peut revêtir deux aspects différents. En amont, il s’agit de réduire autant que possible la quantité de ressources naturelles consommées (1) ; en aval, l’objectif est d’adopter des modes de production respectueux de l’environnement (2).

1. Consommer moins

La réduction de la pression exercée par les activités humaines sur l’environnement passe par deux évolutions complémentaires :

– Tout d’abord, il est urgent de limiter la croissance démographique : une nécessité souvent oubliée des défenseurs de l’écologie, mais pourtant évidente compte tenu du désastre provoqué, dans de nombreuses régions du monde, par l’explosion géographique. Montée du chômage, risque accru de famine, accélération de la déforestation, paupérisation, épuisement des ressources naturelles et violences sont autant de facteurs favorisés par une démographie galopante. Lester Brown propose donc un plan mondial de lutte contre la pauvreté, incluant une forte dimension sanitaire et éducative, de façon à réduire la natalité des pays menacés par ces phénomènes.

– Ce malthusianisme n’est évidemment justifiable que dans la mesure où une hausse de la population entraîne des destructions irrémédiables pour le support naturel de la civilisation. Or ces destructions sont aussi fonction des quantités de ressources naturelles consommées par les individus. Il est évidemment indispensable de réduire la consommation de ces ressources de façon à garantir leur renouvellement. Les forêts doivent être gérées durablement (interdiction de la coupe des jeunes arbres…), de même que les pêcheries (quotas de pêche, ventes aux enchères d’une quantité limitée de permis de pêche, développement de l’aquaculture), les réserves d’eau douce (augmentation du prix de l’eau), les espaces agricoles (prévention de l’érosion, modification des régimes alimentaires en faveur de cultures et de produits carnés nécessitant une faible quantité d’eau et de biomasse).

2. Consommer mieux

La consommation de biens et services moins énergivores, plus durables et recyclables doit diminuer l’impact de l’Homme sur son environnement, sans nécessairement entraîner une diminution de son niveau de vie ou un bouleversement de ses habitudes.

La recherche de l’efficacité énergétique s’illustre par le développement des ampoules à économie d’énergie (en voie de généralisation), des véhicules électriques ou hybrides (qui commencent à être mis sur le marché), l’utilisation de « toilettes sèches » (ne recourant pas à l’eau pour évacuer les déchets). Ces efforts visent à diminuer le recours aux sources d’énergie fossiles ; quant à la limiter la consommation de ressources naturelles, elle doit être permise par la généralisation du recyclage (qui suppose une éco-conception des produits), et des normes plus contraignantes en matière de solidité et de consommation électrique des biens.

B. Une nouvelle civilisation

A l’extrême, il s’agit pour la sphère économique de « neutraliser » son impact sur l’environnement, en adaptant ses pratiques actuelles mais surtout en faisant exclusivement appel à des énergies renouvelables (1). Ce « grand bond en avant » doit s’intégrer dans une politique plus ambitieuse encore, une « mobilisation générale » de l’humanité (2).

1. Société durable, énergies renouvelables

Face au danger du réchauffement climatique, limiter la consommation à la source ne suffit pas. En matière d’énergie, cela suppose le remplacement intégral, et à brève échéance, des centrales électriques à charbon ou au fioul par des sources d’énergie renouvelable : énergie éolienne, énergie solaire, énergie géothermique, énergie des vagues, biomasse. Cette révolution est possible : les technologies en la matière ont déjà fait leurs preuves, et s’améliorent continuellement. Il n’existe aucune raison de penser que ces nouvelles technologies « vertes » ne puissent pas se diffuser à un rythme aussi important que les technologies de l’information et de la communication, qui ont envahi notre quotidien en l’espace d’une décennie à peine. Seule la volonté politique semble faire défaut (malgré de timides efforts) : or l’économie verte représente un important réservoir d’emplois.

A la généralisation des énergies renouvelables, doit s’ajouter celle du recyclage. Enfin, les villes doivent être repensées de façon à mettre fin au règne de l’automobile : développement du transport public (métro, tramway, bus), installation de pistes cyclables… Cette évolution passe par d’importants travaux urbanistiques, mais également par l’instauration d’éco-taxes sanctionnant les conducteurs.

2. Pour une mobilisation générale en faveur du développement durable

Le « plan B » passe par une mobilisation de masse. Cette expression semble par trop ambitieuse, mais l’auteur est persuadé de la possibilité de sa mise en œuvre, rappelant la vitesse à laquelle l’industrie américaine s’est mise au service de l’impératif de sécurité nationale après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor. Par ailleurs, les calculs qu’il a effectué démontrent que ce plan B, certes coûteux (190 milliards de dollars), ne représente qu’une part infime des dépenses militaires des Etats les plus développés du monde : au regard de l’enjeu, l’argent ne doit pas être un obstacle.

Pour Brown, cependant, il est inutile d’attendre un accord global en matière environnementale : comme le prouvent les traités de réduction des gaz à effets de serre, ce processus est trop lent, trop limité. Il s’agit pour chaque Etat de prendre rapidement des mesures en vue du succès du plan B.

Si certaines de ces politiques font figure de révolution (la substitution de centrales solaires ou de fermes éoliennes aux centrales thermiques à flammes suppose par exemple des travaux conséquents), nombre d’entre elles auraient un effet de levier important sans nécessiter d’investissement important de la part des pouvoirs publics. Ainsi de l’imposition de taxes carbones et éco-taxes, tout comme la fin des subventions à certains secteurs (industrie pétrolière, pêche industrielle). Il ne s’agit pas d’en finir avec l’économie de marché, mais d’intégrer les questions environnementales dans ses mécanismes, qui ne déterminent que les coûts monétaires de l’activité économique, et non ses coûts environnementaux.

L’auteur

Né en 1934, Lester Russel Brown est un agroéconomiste et analyste environnemental américain. Pionnier des recherches sur le développement durable, il a été l’un des premiers, et des plus prolifiques, à écrire sur les problèmes liés à l’écologie. Il est le fondateur de l’institut Worldwatch ainsi que du Earth Policy Institute, une organisation non gouvernementale basée à Washington D.C., dont il est actuellement le président. Bien qu’il ait écrit plus de vingt ouvrages, Lester Brown est principalement connu pour ses livres Plan B 2.0 : Rescuing a Planet Under Stress and a Civilization in Trouble et Eco-économie : une autre croissance est possible, écologique et durable.

Principaux ouvrages

  • Man and His Environment: Food (en collaboration avec Gail Finsterbusch), 1972.
  • Building a Sustainable Society, 1981.
  • Saving the Planet: How to Shape an Environmentally Sustainable Global Economy, 1992.
  • Beyond Malthus: Nineteen Dimensions of the Population Challenge (en collaboration avec Gary Gardner et Brian Halweil), 1999.
  • Plan B 2.0: Rescuing a Planet Under Stress and a Civilization in Trouble, 2006.
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