The Vanishing Face Of Gaïa - James Lovelock (2009)

Cet ouvrage partage le constat alarmiste de la grande majorité des théoriciens de l’écologie face aux conséquences présentes et futures du réchauffement climatique. A l’instar de Lester Brown, James Lovelock insiste sur la nécessité d’agir dès à présent et dans l’urgence sur nos habitudes de consommation et nos modes d’approvisionnement énergétiques.

Cependant, la comparaison s’arrête là : en effet, James Lovelock ne pense pas que l’humanité soit culturellement et techniquement à même de prévenir le réchauffement climatique, dont il estime qu’il est désormais irréversible. Au passage, il remet en question l’intérêt supposé des énergies renouvelables, et singulièrement de l’énergie éolienne, comme substitut valable aux centrales thermiques à charbon, au fioul ou nucléaires. Fort de cette conviction, Lovelock propose de s’adapter dès à présent à la vie dans le « nouveau monde chaud », et émet quelques suggestions en ce sens.

The Vanishing Face of Gaia est également un manifeste contre le cloisonnement des différentes sciences de la vie et de la Terre, qui conduirait à des prédictions scientifiques erronées et, en conséquence, à des politiques environnementales trop peu ambitieuses. James Lovelock défend ainsi sa « théorie Gaïa », une approche intégrée du climat tenant compte de données physiques mais également biologiques. Cette théorie permettrait notamment d’expliquer les erreurs des prévisions du Groupe d’expert intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Enfin, la partie finale de l’œuvre contient également des éléments biographiques, l’auteur revenant sur ses travaux de jeunesse et la genèse de sa théorie. Ces passages sont évidemment peu pertinents pour la problématique de recherche de M. Servan-Schreiber.

Synthèse

A Final Warning (« Un dernier avertissement ») : tel est le sous-titre choisi par James Lovelock à son ouvrage The Vanishing Face of Gaia, lequel vient clore la longue série de ses ouvrages de vulgarisation scientifique appuyant « l’hypothèse Gaïa », selon laquelle la Terre peut être comparée à un organisme vivant. Le sujet de l’ouvrage est en effet bien sombre, puisque le célèbre scientifique y annonce la ruine imminente du monde que nous connaissons par le réchauffement climatique global. Ce phénomène conduira à terme à l’immersion de nombreuses îles et autres zones côtières, ainsi qu’à la désertification de vastes régions continentales : la civilisation ne pourrait se maintenir que dans certaines « oasis » (notamment les îles océaniques telles que la Nouvelle-Zélande ou la Grande-Bretagne) et dans les régions polaires (bassin Arctique, Groenland…) rendues habitables par la fonte des glaces.

De nombreux écologistes – la majorité, en fait – estime que cet avenir peut être évité si l’Homme consent à certains efforts en matière énergétique : tel est notamment le postulat des experts du GIEC, Groupement d’experts international sur l’évolution climatique. James Lovelock n’est pas de cet avis : selon lui, le réchauffement climatique est irréversible, et l’humanité n’a pas même les moyens de l’enrayer substantiellement (I). Dès lors, il nous convient de nous préparer au réchauffement climatique et de jeter les bases de la civilisation postérieure à la transition vers le « nouveau monde chaud » (II).

I) L’adaptation plutôt que la prévention

Selon Lovelock, il n’est pas pertinent de chercher à prévenir le réchauffement climatique, et ce, quand bien même il soit dû en grande partie aux activités humaines. En effet, ce phénomène a atteint une telle ampleur qu’ils est désormais irréversible, et donc en voie d’accélération (A). Or les moyens technologiques « éco-responsables » dont nous disposons ne permettent de combattre cette dramatique évolution (B).

A) L’humanité prise de court

Lovelock souligne que les théories dominantes sur l’évolution du climat ne rendent pas compte des réalités observées (1). Il remet également en cause leur caractère prédictif, soulignant que des mécanismes naturels rendent le réchauffement climatique irréversible, et contribuent à l’accélérer (2).

1) L’insuffisance des théories prédictives en matière climatique

Les scientifiques qui cherchent à prévoir le climat se basent sur des modèles théoriques imparfaits, que viennent contredire les observations effectuées « sur le terrain ». Si l’augmentation de température est difficile à mesurer, le changement climatique s’effectuant par à-coups plutôt que de manière linéaire, la hausse du niveau des mers due à la fonte des glaciers et du permafrost en constitue une preuve tangible. Or les observations effectuées en la matière conduisent à penser que le réchauffement est plus rapide que prévu par les climatologues.

Comment expliquer une telle erreur (en l’occurrence, une telle sous-évaluation du problème) ? James Lovelock voit dans cette méprise la conséquence du cloisonnement entre les différentes disciplines de la famille des sciences de la vie et de la Terre. En l’occurrence, les climatologues sont des physiciens, qui croient pouvoir déterminer l’intensité du réchauffement climatique en fonction de la seule quantité de gaz à effet de serre additionnel rejeté dans l’atmosphère par les activités humaines. Or James Lovelock défend l’idée selon laquelle la biosphère joue un rôle crucial dans la composition de l’atmosphère terrestre.

Autrement dit, le simple fait que les êtres vivants absorbent et/ou rejettent de l’oxygène ou du CO2 en respirant influe ainsi fortement sur cette dernière. La « théorie Gaïa » repose essentiellement sur l’idée que la composition de l’atmosphère terrestre résulte des activités respiratoires des biotes (animaux et végétaux) qui peuplent le globe. En l’absence d’événement exogène perturbateur, cette interaction entre le monde du vivant et la composition atmosphérique conduirait à un résultat optimal pour la biodiversité. « Gaïa » est le nom donné au système formé par les relations entre le monde du vivant et le climat.

L’équilibre de ce système est actuellement menacé par l’Homme. Certes, ses activités économiques sont génératrices de gaz à effet de serre, et donc facteurs de réchauffement. Cependant, la simple existence de 7 milliards d’êtres humains (et de leur bétail) à la surface de la Terre n’est pas non plus anodine en matière de volume de CO2 rejeté dans l’atmosphère. Ce dernier impact n’est cependant pas pris en compte par les physiciens climatologues, qui ne s’intéressent pas au rôle des biotes dans la composition atmosphérique, et ne parviennent donc pas à prédire correctement les évolutions climatiques à venir. Pour James Lovelock, la Terre (Gaïa) réagit aux perturbations induites par l’humanité en évoluant vers une nouvelle ère climatique, plus chaude, où la vie pourra se maintenir et le climat rester stable, mais dans des conditions infiniment plus difficiles pour les êtres vivants en général et l’Homme en particulier.

2) De l’irréversibilité du réchauffement climatique

Par ailleurs, le réchauffement climatique est également plus rapide que dans les modèles des climatologues. En effet, le réchauffement déclenche, à partir d’un certain seuil, des réactions en chaîne qui viennent l’alimenter.

C’est ainsi que le réchauffement des eaux océaniques superficielles entraîne la mort de nombreuses espèces de phytoplanctons, lesquels jouent (au même titre que les arbres) un rôle important en matière de séquestration du CO2. La quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère s’en trouve donc augmentée, ce qui accroît le réchauffement.

Autre exemple, la fonte des glaciers et de la banquise impacte fortement l’albédo, phénomène de renvoi des rayons solaires par les étendues glacées. Lorsque la glace ou la neige disparaissent, l’albédo diminue, et la Terre absorbe une quantité plus importante de chaleur (accélérant ainsi le phénomène de fonte).

Ces raisonnements conduisent James Lovelock à penser que le réchauffement climatique ne pourra être arrêté ou ralenti par les politiques actuelles en matière de développement durable et d’éco-responsabilité. Il souligne ainsi l’absurdité de fixer des programmes d’actions sur plusieurs décennies (comme le font les engagements internationaux du type Kyoto), alors que les conséquences les plus graves du réchauffement se feront sentir à brève échéance.

B) Don Quichotte contre le climat

James Lovelock émet de nombreuses critiques à l’encontre des politiques menées en matière environnementale. Il souligne tout d’abord que ces politiques se fondent sur une sous-évaluation du problème du réchauffement, due à l’insuffisance des modèles climatiques dominants. Notamment, ces politiques visent essentiellement la prévention du réchauffement climatique, alors même qu’il est inévitable (1). Certes, des technologies sont également développées qui visent à modifier le climat, mais elles se situent encore au stade du prototype, présentent de gros défauts et surtout interviendront de manière trop tardive (2).

1) L’insuffisance des mesures de prévention du réchauffement climatique

D’après Lovelock, la majorité des politiques de prévention du réchauffement climatique sont à la fois trop peu ambitieuses, mal pensées, et trop tardives.

Trop peu ambitieuses, car elles ne visent souvent que de manière légère et détournée les comportements à l’origine des émissions de gaz à effet de serre, par le biais de taxes et de subvensions incitatives. Si les Etats souhaitaient s’investir pleinement dans la prévention contre le réchauffement, ils devraient prendre des mesures plus autoritaires, s’imposant directement aux individus et aux entreprises, et touchant des sujets aussi « personnels » et culturellement enracinés que le régime alimentaire ou la taille des familles, par exemple.

Mal pensées, car elles accordent une importance excessive aux énergies dites « renouvelables », alors même que l’énergie photovoltaïque ne peut encore alimenter que des équipements individuels et que les éoliennes ne fonctionnent que de manière intermittente (nécessitant un raccordement au réseau électrique traditionnel lorsque le vent est insuffisant). L’auteur se montre moins critique envers les perspectives des centrales solaires thermiques, mais ne voit pas comment elles pourraient se diffuser très largement à court ou moyen terme. L’auteur défend ici l’énergie nucléaire, très peu génératrice de CO2, épinglant au passage la surestimation de la dangerosité de cette technologie.

Trop tardives, car le passage d’un réseau de centrales électriques à énergies fossiles à un réseau de centrales « alternatives » (solaires ou nucléaires) prend au moins dix ans : un laps de temps bien trop long au regard de l’imminence du danger.

2) L’insuffisance des mesures de lutte contre le réchauffement climatique

Aux politiques de prévention du réchauffement climatique, dont les limites sont évidentes, pourraient s’ajouter des politiques de « géoingénierie » visant à pallier le réchauffement climatique dès lors qu’il menacera plus directement la civilisation humaine. Il s’agit ici d’agir sur le climat, en développant des méthodes de séquestration du CO2 atmosphérique (si des dispositifs de séquestration du carbone sont à l’étude dans les centrales thermiques à charbon, la plus simple est de planter massivement des arbres) ou en dispersant dans l’atmosphère des particules réfléchissant les rayons solaires.

Si toutes ces méthodes pourraient permettre de stabiliser la température, elles ne sauraient traiter toutes les conséquences du changement climatique. L’acidification des eaux océaniques par le CO2 se poursuivrait. Par ailleurs, les plantations d’arbres pourraient être fragilisées par le réchauffement climatique – bien plus que les forêts naturelles, où la sélection naturelle se donne libre cours.

Surtout, ces méthodes (aux effets parfois incertains) sont coûteuses et longues à mettre en place, alors que l’évolution climatique est très rapide. Rien ne sert de planter quelques arbres si la déforestation se poursuit au rythme effréné qu’elle connaît aujourd’hui.

II) Survivre au réchauffement

Si la prévention du réchauffement climatique est impossible, et qu’il est pour le moment inenvisageable d’inverser ce processus, les régions du monde qui échapperont à la désertification doivent concentrer leurs efforts, d’une part sur la préparation à la transition de Gaïa vers un nouvel âge, au climat globalement moins propice à la vie (A), d’autre part sur l’adaptation à la vie dans le « nouveau monde chaud » (B).

A) L’éthique du canot de sauvetage

Se préparer au réchauffement climatique, c’est, pour les rares territoires qui ne seront pas détruits, assumer le rôle de havre pour l’humanité. Or il est évident que les quelques « oasis » demeurées fertiles ne pourront accueillir l’ensemble des êtres humains : des conflits sont donc à prévoir. Les dernières régions vivables devront donc assurer à la fois leur défense (1) et leur indépendance énergétique et alimentaire (2).

1) La phase de transition

La transition vers la nouvelle ère climatique « chaude » ne se fera pas sans heurts. Dès à présent, les sécheresses se font plus fréquentes, les déserts gagnent du terrain, des régions côtières sont menacées par la hausse du niveau des mers, etc – chacune de ces évolutions ayant des conséquences géopolitiques (Lovelock n’en fournit aucun exemple, mais il est commun d’évoquer la guerre civile au Darfour, essentiellement due à la colonisation du sud agricole « chrétien » par les éleveurs « musulmans » du nord).

Le réchauffement climatique est amené à se poursuivre et à s’accélérer : les désastres naturels se feront donc plus nombreux, jusqu’à ce que le climat terrestre se stabilise dans des conditions préjudiciables à la civilisation humaine actuelle. En particulier, les déserts gagneront l’essentiel des régions continentales, provoquant des « migrations climatiques » de grande ampleur. Les régions moins touchées par le réchauffement feront alors face à un dilemme moral, que l’écologue américain Garrett Hardin a très bien exposé dans un article paru en septembre 1974 dans Psychology Today, intitulé Lifeboat Ethics: the Case Against Helping the Poor. Soit les derniers Etats vivables accepteront d’ « accueillir toute la misère du monde », et risqueront de plonger à leur tour dans le chaos (trop d’individus entrant en compétition pour des ressources limitées), soit ils refuseront de prendre un tel risque et passeront le cap de la transition climatique. Lovelock se fait le défenseur de la deuxième option : la mort de centaines de millions, voire de milliards d’êtres humains est selon lui inévitable ; il faut accepter cette perspective peu réjouissante, car toute tentative pour accueillir l’ensemble de l’humanité sur les dernières oasis fertiles entraînerait la surexploitation de ces dernières, et la fin de l’espèce humaine.

Dans ce contexte chaotique, la solidarité internationale ne saurait se maintenir. Les Etats relativement épargnées par l’évolution climatique devront plutôt compter sur leur cohésion nationale, et protéger leurs intérêts bien compris ; le développement des forces armées est une nécessité impérieuse.

2) L’indépendance énergétique et alimentaire

Les « oasis » devront également veiller à assurer leur indépendance énergétique et alimentaire. Cela représentera une révolution pour le Royaume-Uni, qui importe une grande partie de la nourriture, du pétrole et du gaz qu’il consomme.

Pour Lovelock, le seul moyen d’assurer cette indépendance à court terme est d’une part de substituer l’énergie nucléaire aux énergies fossiles (évolution d’autant plus nécessaire que ces dernières sont en partie responsables du réchauffement), d’autre part d’accroître la production agricole, notamment par le biais d’un nouvel aménagement de l’espace, la campagne devant gagner sur les villes plus que sur les espaces naturels préservés.

B) La vie dans le nouveau monde chaud

Une fois la période de transition passée et la Terre durablement installée dans une nouvelle ère climatique, les havres de l’humanité devront veiller à mettre en place un mode d’existence pérenne. Cela passe par la réinvention des villes (1) et des modes de consommation nouveaux (2).

1) Les villes nouvelles

La rareté des espaces cultivables suppose que les villes deviennent plus compactes : ce sera la fin des banlieues « à l’américaine », qui empiètent très largement sur la campagne. Ce rétrécissement des centres urbains permettra par ailleurs de diminuer la pression sur les derniers milieux naturels (forêts), poumons de la Terre, qu’il faudra impérativement préserver. Lovelock est également partisan de l’interdiction des véhicules polluants pour les déplacements infra-urbains.

2) Les modes de consommation nouveaux

Enfin, les hommes d’après le réchauffement climatique devront adopter un mode de vie frugal, dans un monde aux ressources extrêmement limitées. Lovelock envisage même de développer les technologies permettant de créer des aliments synthétiques, dont il estime qu’ils devraient se substituer aux viandes des animaux d’élevage, générateurs de CO2. Quant aux sources d’énergie, elles devront avoir un impact aussi faible que possible sur le climat : fermes d’éoliennes dans les régions exposées à des vents puissants et permanents (dans la mesure où leur présence n’empêche pas à l’activité agricole), panneaux solaires pour les équipements individuels, centrales thermiques installées dans les régions désertiques (des accumulateurs permettant leur fonctionnement nocturne), et centrales nucléaires.

Cet ouvrage dresse un tableau très sombre de l’avenir de l’humanité. Sa lecture est d’autant plus inquiétante que James Lovelock ne croit pas en la capacité des politiques environnementales conduites ou envisagées, et doute de la capacité de l’Homme à maîtriser son environnement. Selon lui, le système Gaïa est bien trop complexe pour que nous puissions en appréhender les mécanismes, en réguler les effets ou en maîtriser le fonctionnement. Le slogan « Sauver la planète », qui revient fréquemment dans les discours de militants écologistes, le fait sourire : c’est en effet l’humanité qu’il faut sauver – la Terre, elle, se sauvera bien toute seule.

L’auteur

Né le 26 juillet 1919 à Letchworth (Royaume-Uni), James Ephraïm Lovelock est considéré, depuis les années 1960, comme l’un des principaux chefs de file idéologiques de l’Histoire de l’écologie. Chercheur scientifique indépendant, écrivain, enseignant et docteur honoris causa de plusieurs universités de réputation mondiale, il est l’inventeur des capteurs des appareils de spectrométrie, ainsi que des instruments scientifiques ayant permis de détecter le DDT dans les glaces polaires et de suivre les variations du trou d’ozone.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont les plus connus sont assurément The Gaia Theory (L’hypothèse Gaïa) et The Ages of Gaia (Les âges de Gaïa). Il y expose sa vision (scientifique, et non mystique) de la Terre comme un être vivant, capable de s’auto-réguler pour maintenir à sa surface les conditions les plus propices à la vie.

Principaux ouvrages

Gaia: a new look at life on Earth, Oxford University Press, 1979.
The Ages of Gaia, W. W. Norton, 1988.
Gaia: the practical science of planetary medicine, Gaia Books, 1991.

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