Trois leçons sur la société post-industrielle - Daniel Cohen (2006)

Marx voyait dans le capitalisme une étape dans une dialectique historique ; ce qui est certain, c’est que le capitalisme a connu de nombreuses évolutions. Au capitalisme « artisanal » de la première révolution industrielle, a ainsi succédé au XXème siècle celui de la « grande firme industrielle ». Ce modèle, fondé sur la production en série de biens identiques, réunissait toutes les classes sociales autour de l’objectif de production, et assurait à ses salariés une certaine stabilité, marquée par une rémunération à l’ancienneté et une diversification de l’activité qui les mettait à l’abri du chômage en cas de choc conjoncturel.

Le capitalisme apparu à la fin du XXème siècle et qui s’annonce comme le paradigme dominant du XXIème siècle est d’abord une destruction méthodique de ce modèle. De diversifiées, les firmes deviennent spécialisées, avec l’externalisation ou la délocalisation des tâches « inessentielles ». Là où entrepreneurs et ouvriers partageaient les mêmes risques professionnels, l’actionnaire d’aujourd’hui est déconnecté des risques encourus par les salariés, car il lui suffit de diversifier son portefeuille d’actions pour se parer à tout choc sur la demande de la production d’une entreprise.

Comment caractériser cette « nouvelle société capitaliste » ? On parle surtout de « société de services » : or, s’il est vrai que l’emploi a progressé dans le secteur des services plus rapidement que dans tout autre secteur, notre société ne s’est en aucun cas affranchi du matérialisme, de la consommation de masse et du « poids des choses ». Une expression plus juste serait celle de « société de l’information » ou de « société de la connaissance » : il est vrai qu’à notre époque, la compétitivité des entreprises est déterminée par leur capacité à innover, à inventer de nouveaux produits et à en faire la promotion. Ce qui est sûr, c’est que nous autres Occidentaux vivons actuellement dans une société post-industrielle, fondée sur les ruines du modèle ancien, à savoir le fordisme.

A travers ces Trois leçons, Daniel Cohen pose trois questions : comment en est-on arrivé là ? quelle sera l’incidence du phénomène de mondialisation qui accompagne les mutations du capitalisme ? enfin, quelle régulation sociale adopter face aux bouleversements induits par la transition du modèle ancien au modèle actuel ?

Nous adopterons dans ce commentaire de texte un plan légèrement différent. Dans une première partie, nous reviendrons sur les raisons avancées par D. Cohen pour expliquer l’effondrement du modèle productif ancien et l’émergence du modèle actuel (I) ; puis, nous traiterons des perspectives de ce modèle (II).

I. La fin du fordisme

On ne peut comprendre la configuration actuelle de l’économie sans revenir à ses origines, à savoir : la faillite du modèle fordiste, défini par un mode d’organisation du travail tourné vers la production massive et en série de biens de consommation courante, la division et la spécialisation extrêmes du travail, la réunion sous un même toit de tâches de direction, de conception et d’exécution, et l’octroi de salaires relativement élevés, destinés à fidéliser les salariés à leurs postes en dépit de la pénibilité et du caractère abêtissant du travail (« salaire d’efficience »).

A. Un système insoutenable

Or le fordisme n’était pas viable à long terme. Dès lors qu’il s’est généralisé à l’ensemble de l’économie, ce système était voué à disparaître. Cohen relève ainsi « [la] contradiction interne du fordisme » : « pour acheter l’assentiment des ouvriers, il ne suffit pas de doubler leur salaire par rapport à ce qu’ils gagnaient auparavant ; il faut le faire par rapport à ce qu’ils gagneraient ailleurs. Peu importe en effet de gagner deux fois plus qu’hier. Ce qui compte pour échapper à l’ennui, à l’abêtissement, est de penser qu’on est mieux payé ici que là-bas. Or l’extension du fordisme à l’ensemble de l’économie rend impossible cette fuite en avant. » (p. 31). Etendue à toute l’économie, la hausse des salaires génère de l’inflation et ne permet plus de fidéliser les ouvriers.

A cette raison économique, s’ajoute une raison technologique. En effet, le développement de la micro-informatique et de l’Internet a permis de révolutionner les moyens de production : « [à] l’image de l’électricité un siècle plus tôt, Internet rend possible une nouvelle organisation de la production. » (p. 21). Cependant, « les termes de cette reconfiguration échappent à ses créateurs » : en effet, toute nouvelle technologie fait l’objet d’une appropriation par les acteurs sociaux et économique, qui débouche sur une utilisation dont l’impact dépasses souvent les intentions de ses créateurs.

B. Le fordisme trahi par ses enfants

C’est ainsi que l’informatique est d’abord un moyen de mettre à bas le système fordiste. Pour Cohen, le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) est le prolongement, sur le plan technologique, des luttes de mai 68 contre une organisation du travail jugée déshumanisante.

La mise en réseau des unités de production par l’informatique va alors permettre l’extension à toute l’économie des principes « toyotistes » de flexibilité, de réactivité, octroyant des responsabilités supplémentaires aux ouvriers et permettant une production « sur mesure » et « juste à temps », adaptée aux goûts de consommateurs désormais plus individualistes.

La micro-informatique et l’Internet – et c’est là une conséquence non prévue par ses pionniers – devient également le support technologique de la financiarisation de l’économie. Grâce à Internet, les actionnaires peuvent suivre en direct l’évolution de leurs actifs, ce qui encourage la spéculation et les pousse donc à faire pression sur les managers pour qu’ils assurent la rentabilité, non plus économique, mais « financière » de leurs entreprises. C’est ainsi que les entreprises se focalisent sur leur « cœur de métier » en licenciant massivement, compressent le plus de tâches possibles sur un seul et même salarié, et encouragent les managers à adopter leur mentalité en adoptant des systèmes de rémunération spécifiques, indexés sur la santé financière de l’entreprise (stock-options).

II. Quel avenir pour le capitalisme ?

L’autre versant des mutations du capitalisme contemporain, c’est bien entendu la mondialisation : même s’il ne faut pas oublier que ce phénomène est ancien, et s’inscrit dans une histoire pluriséculaire. D. Cohen analyse ici la « mondialisation » comme l’irruption des géants indien et chinois dans le commerce international, et la diffusion désormais instantanée de l’information sur l’ensemble du globe (A). Il s’interroge également sur la régulation sociale de la société post-industrielle (B).

A. Conséquences sociales de la mondialisation

La fin de l’affrontement Est-Ouest a remis sur le devant de la scène la question des rapports économiques entre Nord et Sud. Ces derniers font généralement l’objet d’une étude sur le modèle centre/périphérie. C’est ainsi que la « première mondialisation », celle de la colonisation du monde par les puissances européennes, n’a pas bénéficié au Sud, mais a au contraire renforcé les inégalités de richesse internationales. D’où les politiques protectionnistes et planificatrices adoptées par la majorité des Etats du Sud après l’indépendance – le retour à une politique d’ouverture commerciale ne se faisant qu’à partir des années 1980.

Comment comprendre ce revirement ? Cohen fait ici le lien entre politique commerciale et mutations du capitalisme. A l’époque du fordisme, la spécialisation entraînait une perte de diversité dans les économies des pays du Sud, et les rendait très vulnérables aux chocs sur la demande. Le Nord produisait des biens manufacturés à haute valeur ajoutée, le Sud des biens agricoles et des matières premières. A notre époque, la plupart des Etats du Sud restent cantonnés à la périphérie de l’économie-monde, cependant leur rôle n’est plus le même : ils sont passés du statut de fournisseurs de matières premières à celui d’ateliers de sous-traitance pour des firmes occidentales soucieuses de réduire les coûts de production. Un même bien sera ainsi produit dans différents pays : les étapes de sa fabrication étant réparties dans divers pays du Sud, sa conception et sa commercialisation ayant lieu au Nord,

Certains Etats du Sud parviennent cependant à s’enrichir et à s’annoncer comme de véritables « centres » de l’économie-monde, ainsi des « nouveaux pays industrialisés » (NPI) d’Asie du Sud-Est. Ils doivent cette position à leurs efforts pour l’ « accumulation primitive » de facteurs nécessaires au développement économique d’un pays ouvert à la concurrence internationale : éducation, formation professionnelle, infrastructures.

Sur le plan économique, la mondialisation pose donc un double problème : tout d’abord, la persistance d’inégalités très fortes entre pays développés et pays en développement, et l’extension du mode de vie occidental à des géants démographiques comme la Chine ou l’Inde, qui aura des conséquences écologiques potentiellement désastreuses.

La mondialisation a également une dimension sociale, dans la mesure où la transmission instantanée des informations et des images aplanit les distances géographiques entre pays riches et pays pauvres. Cette situation a deux effets principaux : tout d’abord, elle augmente les attentes et les frustrations des habitants du Sud en matière de niveau de vie, et diffuse le mode de vie et de pensée occidental. C’est ainsi que la multiplication des téléviseurs dans les pays en développement expliquerait en grande partie la baisse de la natalité dans les pays en développement.

B. Quelle régulation sociale du capitalisme ?

Malgré ses défauts, le fordisme revêtait une dimension sociale : par l’octroi de salaires relativement aisés aux ouvriers, tout d’abord, mais aussi par la réunion dans une même usine des représentants de toutes les classes sociales. Aujourd’hui, avec la spécialisation des entreprises, « [l]’usine a cessé d’être un lieu de mixité sociale. » (P. 85). En outre, des millions de travailleurs non qualifiés ont été laissés au bord du chemin de la modernisation du capitalisme, alors même que les systèmes de sécurité sociale mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale peinent à protéger les victimes de la crise économique que sont les jeunes et les ouvriers non qualifiés. L’époque actuelle connaît un retour de la ségrégation sociale : la ségrégation urbaine était verticale (au sein d’un même immeuble), elle devient horizontale (les pauvres étant repoussés dans des banlieues toujours plus lointaines).

C’est en réaction à cet état de chose que Daniel Cohen appelle à la constitution d’un « modèle social européen » effectif, visant à assurer à l’Europe sa place dans la mondialisation. En effet, la construction économique européenne nous y a mal préparé : le commerce des Etats européens étant principalement un commerce « de voisinage », ces derniers ne disposent d’aucun avantage comparatif tangible sur la scène internationale, hormis dans le secteur du luxe. L’Europe peut donc être distancée par la Chine dans le domaine de l’économie matérielle (production d’objets), et par les Etats-Unis et le Japon dans le domaine de l’économie immatérielle (nouvelles technologies). Pour éviter ce déclassement, Cohen préconise donc un effort européen plus robuste en matière d’éducation et de recherche.

L’auteur

Né à Tunis le 16 juin 1953, diplômé de l’École normale supérieure et agrégé de mathématiques (1976), docteur en sciences économiques (1979), puis agrégé des facultés de droit et de sciences économiques (1988), Daniel Cohen a occupé et occupe toujours une place de premier plan au carrefour de la recherche, de l’enseignement et du conseil économique.

Tout en menant ses premières recherches au CNRS et au Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP), il travaille comme chargé de mission à la direction de la prévision du Ministère des Finances (1977-1980) avant d’entamer une carrière de consultant.

Il travaille ainsi pour le gouvernement bolivien (1985), à la Banque mondiale (1984-1997), à la Banque de France (1986-1988) puis à la Banque centrale de Russie (1992-1997), et acquiert une expertise dans les questions de dette extérieure. Il poursuit également ses recherches au sein de think tanks européens réputés, comme le Centre for Economic Policy Research (1991-1998), l’European Economic Association (1993-1999) et l’Institut Universitaire de France (1994-1998).

Daniel Cohen occupe actuellement une chaire d’économie à l’École normale supérieure, à Paris I et à l’École d’économie de Paris. Il est également membre du Conseil d’analyse économique (CAE) auprès du Premier Ministre et conseiller scientifique auprès du Centre de développement de l’OCDE. Il est par ailleurs éditorialiste adjoint au Monde.

Proche du Parti socialiste, dont il défendit la candidate lors des dernières élections présidentielles, il est membre du Comité d’orientation scientifique de l’association « À gauche, en Europe » fondée par Michel Rocard et Dominique Strauss-Kahn, ainsi que de la Fondation Jean Jaurès.

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