Vivre autrement - Corinne Lepage (2009)

Cet ouvrage consiste essentiellement en une liste de propositions en faveur du développement durable : à ce titre, il s’agit davantage d’un livre politique que scientifique. Il ne fait donc que survoler le problème de la surconsommation de l’humanité eût égard aux ressources naturelles dont elle dispose : or cette question relève de la problématique de M. Servan-Schreiber, puisqu’elle pose la question du rapport au temps. Par ailleurs, Corinne Lepage évacue rapidement l’intérêt de la « décroissance » (traditionnellement opposée au modèle du développement durable, qui a la faveur des médias et de la quasi-totalité des formations politiques).

Le livre démontre brillamment la possibilité (théorique) de concrétisation d’une « société durable », en s’appuyant notamment sur des exemples nombreux. Si les obstacles conceptuels à l’émergence de cette « nouvelle civilisation » sont brillamment exposés, il est regrettable que les obstacles d’ordre politique et économique (lobbies, conservatisme des administrations, versatilité des hommes politiques, etc.) ne soient pas développés plus en profondeur.

Synthèse

Vivre autrement est avant tout un manifeste en faveur du développement durable, écrit et publié lors d’une crise économique et financière que son auteur considère comme une opportunité historique pour la promotion de l’écologie politique. D’abord parce qu’elle révèle les failles d’un système capitaliste intrinsèquement instable, ensuite parce qu’elle appelle un retour du politique et ouvrant par conséquent des occasions de réforme majeures.

Corinne Lepage estime qu’il ne saurait être question de s’atteler au seul renflouement des banques et des entreprises actuellement à l’œuvre : la réforme du capitalisme doit être structurelle. Par ailleurs, elle rappelle que la crise économique va de pair avec une crise écologique : dans ce domaine non plus, le capitalisme n’est pas durable. Quarante années de militantisme vert et d’expertise scientifique ont démontré, et démontrent toujours, que le modèle de développement des pays industrialisés (et des pays émergents) conduit à une catastrophe globale.

La recherche du profit à court terme et le consumérisme entraînent ainsi une surconsommation des ressources naturelles de la planète bleue, à un rythme supérieur d’un tiers à la vitesse de renouvellement de ces dernières. A la raréfaction des énergies fossiles, dont la disparition est fatale, s’ajoute la mise en danger ou la disparition d’espèces animales et végétales, victimes de la pollution ou d’un excès de consommation. La production de masse et les changements de modes de vie entraînent également une hausse des émissions de gaz à effet de serre, dont l’impact sur le réchauffement climatique est avérée. Si rien ne change, la température du globe pourrait s’accroître de 5°C d’ici 2100.

Pour Corinne Lepage, l’humanité doit s’atteler aux quatre défis écologiques globaux que sont le réchauffement climatique, la mise en danger de la biodiversité, la pollution chimique et la raréfaction de l’eau potable. Elle se fait ici l’avocate du « développement durable », c’est à dire de l’établissement d’une économie respectueuse de l’environnement, tenant compte des limites biologiques de la planète, comme seule alternative viable au modèle actuel, où ces dernières sont subordonnées aux seuls impératifs de profits à court terme. Ce changement de paradigme passe par la levée de nombreux freins au changement (I) et, dans la mesure où les principaux défis écologiques sont d’échelle planétaire, pose des questions de gouvernance au plan international (II).

I) Les obstacles au changement

Corinne Lepage distingue deux types de freins à l’évolution vers une société pleinement respectueuse de l’environnement : des obstacles conceptuels (A) et les obstacles d’ordre politico-économiques, plus tangibles et moins facilement surmontables (B).

A) Les obstacles conceptuels

Bien que les thèses du développement durable se soient largement répandues, elles se heurtent, d’une part à l’opposition (très marginale) des partisans de la « décroissance » (1), d’autre part au faible usage d’indicateurs économiques tenant compte de l’impact de l’activité sur l’environnement (2).

1) Le faux débat croissance/décroissance

Corinne Lepage met en parallèle les partisans de la croissance et ceux de la « décroissance », qu’elle estime victimes d’un même mal, à savoir le déni de réalité.

Les partisans de la croissance à tout prix ignorent le coût environnemental de la production économique : or le développement dépend in fine du « patrimoine global », c’est à dire des ressources naturelles disponibles. La croissance n’est donc pas un objectif en soi, et se développer en détruisant le patrimoine global revient à scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Quant aux « décroissants », s’ils partagent ce diagnostic, ils méconnaissent les possibilités de croissance propre, assimilant développement économique et pollution de l’environnement. Selon Corinne Lepage, il est possible de réduire l’impact de l’activité économique sur l’environnement sans renoncer à l’augmentation du niveau de vie, et ce, notamment au sens matériel du terme. Le développement de l’économie de service (peu polluante), de l’économie de fonctionnalité (qui fait dépendre la rémunération du producteur non sur la vente de biens, mais sur leur location, les incitant à produire des biens durables) et surtout de l’économie symbiotique (ne faisant pas usage de produits chimiques, non productrice de déchets) permet de déconnecter la croissance de la destruction des ressources naturelles. Il ne constitue donc pas une contradiction dans les termes, comme l’affirment les « décroissants ».

Le « développement durable » repose également sur la parcimonie (rejet du consumérisme), le recyclage (limitant le prélèvement de ressources naturelles) et, à un degré moindre, sur l’efficacité énergétique (limitation de la consommation de ressources d’énergie fossiles.

2) Le besoin de nouveaux outils conceptuels

L’imposition de la norme de durabilité (ou de « soutenabilité ») à l’économie passe par le rejet des indicateurs économiques actuellement utilisés. En effet, Produit National Brut et Produit Intérieur Brut ne tiennent compte que de la production de biens, sans voir que cette production est (en partie) permise par la destruction nette, souvent irréversible, de ressources naturelles. La « croissance » est donc, pour partie, une illusion.

Pour Corinne Lepage, les indicateurs économiques doivent intégrer la notion de « patrimoine collectif » : ce patrimoine incluant ressources naturelles, diversité culturelle et bien-être social. Elle souhaite ainsi l’usage systématique du « Genuine Progress Indicator », retranchant du PIB les externalités négatives de la croissance, par les pouvoirs publics. Ce GPI permettrait de mesurer la « durabilité » des économies.

B) Les obstacles politiques et économiques

Aux obstacles conceptuels à l’avènement d’une société durable, s’ajoutent des freins politiques et économiques très lourds : d’une part, le poids des corporatismes politiques (1), d’autre part, l’immobilisme politique (2).

1) La lobbycratie

Pour Corinne Lepage, il n’existe aucun obstacle technologique à l’établissement d’une société écologique. Dans le domaine de l’énergie, l’état de l’art en matière solaire, hydraulique, géothermique ou éolien permettrait de se substituer aux centrales thermiques et nucléaires. Les voitures électriques ou à hydrogène ont dépassé le stade du prototype. Dans le domaine agricole, l’usage de la bio-assistance garantit des rendements importants sans que l’usage de pesticides soit nécessaire.

Si de telles technologies ne sont pas diffusées, ou très peu, c’est en raison du poids des grands groupes industriels (notamment automobiles et énergétiques) qui y voient un danger pour leur chiffre d’affaires. Des brevets sont ainsi achetés pour tuer dans l’œuf certaines innovations – ou du moins en retarder l’application. Ces grands groupes industriels disposent par ailleurs d’un poids politique indirect, via un lobbying auprès des hommes politiques : ce lobbying est particulièrement intense aux Etats-Unis et à Bruxelles. Corinne Lepage s’en prend ainsi au système des subventions de la Politique Agricole Commune, qui a pour effet de récompenser les agriculteurs utilisant des engrais et pesticides chimiques.

2) Intérêts politiciens et traditions politiques

Corinne Lepage souligne le rapport ambiguë entre écologie et hommes politiques. Si la défense de l’environnement, sujet aujourd’hui ultra-consensuel, est devenue le cheval de bataille de tous les partis ou presque, son évocation demeure généralement rhétorique. Les hommes politiques au pouvoir naviguent à courte vue entre les priorités dictées par la conjoncture économique et les médias, laissant peu de place aux considérations de long terme sur l’avenir de la planète. La fréquence des élections, la multiplication des sondages aggravent cette situation.

Par ailleurs, le passage à une société durable nécessite de renoncer à certaines traditions sociales et politiques fermement ancrées. Le centralisme énergétique constaté en France, écho du jacobinisme républicain, s’oppose ainsi à un modèle où la production électrique se ferait au plus près des ménages, via un recours banalisé aux énergies « propres » : éolienne, solaire, géothermique.

II) Vers une « économie écologique »

L’urgence des défis environnementaux à venir, et les timides avancées constatées ici et là en matière de développement durable, conduisent Mme Lepage à penser que l’avènement d’une économie écologique n’a rien d’utopique. Selon elle, cet avènement passe cependant par une nouvelle gouvernance économique et financière (A) ainsi que par l’établissement d’une nouvelle forme d’organisation politique mondiale (B) imposant la prééminence de l’intérêt à long terme de l’humanité sur le court-termisme actuellement en vigueur.

A) Pour une nouvelle gouvernance économique et financière

Corinne Lepage dénonce le court-termisme du capitalisme contemporain, qui le conduit régulièrement à des crises majeures, notamment boursières lorsque les bulles spéculatives explosent et entraînent une dépression de l’ « économie réelle ». Elle préconise donc l’établissement d’un contrôle social des mouvements de capitaux (1). Par ailleurs, la recherche du profit, qui constitue le moteur du développement capitaliste, doit être encadré pour en limiter l’impact sur le patrimoine environnemental collectif  (2). Dans ces deux cas, il s’agit non pas d’en finir avec le capitalisme en tant que tel, mais de l’adapter aux conditions environnementales et sociales dans lesquelles il se déploie pour assurer sa survie.

1) Pour un contrôle social des mouvements de capitaux

Pour réduire le risque des crises boursières, aggravé par la mondialisation de l’économie et l’usage généralisé des NTIC, Corinne Lepage propose que les Etats s’accordent sur les mesures suivantes :

– Adaptation la quantité de monnaie émise par les banques centrales à la « richesse effective » produite (indiquée par le GPI).

– Stabilisation du marché des changes par le biais d’un étalon formé de plusieurs monnaies nationales, la parité étant indexée sur le dynamisme réel des économies correspondantes et de leur pouvoir d’achat effectif.

– Responsabilisation des investisseurs en vue de dissuader la spéculation (mise de fonds personnels obligatoire, interdiction des transactions avec les paradis fiscaux, versement prioritaire des dividendes aux actionnaires stables).

– Taxation de la pollution plutôt que du travail.

2) Une nouvelle politique industrielle

Corinne Lepage défend également une nouvelle politique industrielle, axée sur le long terme. Il s’agit de transformer le système économique actuel en « économie environnementale », c’est à dire d’intégrer la dimension écologique dans l’économie, en menant des politiques en matière de recyclage et de valorisation des déchets, de promotion de l’efficacité énergétique et de taxation de la pollution.

L’économie environnementale est elle-même une étape sur la voie de l’économie écologique, c’est à dire de l’inclusion (et de la subordination) de la sphère économique à son contexte social et environnemental.

Corinne Lepage évoque ainsi de nombreuses politiques publiques, reprenant fréquemment des initiatives associatives, incitant entreprises et ménages à « vivre autrement » : promotion du commerce équitable, expansion du covoiturage, construction de maisons à haute efficacité énergique, développement de la médecine préventive (moins coûteuse et moins polluante que la médecine curative), développement de l’économie sociale et solidaire, investissement dans des fonds de pension « éco-responsables »… Il s’agit de démontrer que la prise en compte de l’environnement ne va pas forcément de pair avec une réduction du bien-être.

B) Pour une gouvernance politique mondiale

Pour aboutir, ces multiples initiatives doivent être intégrées dans une vision planétaire : la préservation de l’environnement étant l’affaire de tous, elle suppose un minimum de collaboration au plan international, sous la forme d’une refondation du droit international (1) et d’un renouvellement de la démocratie (2).

1) Une refondation du droit international

Pour donner une assise juridique solide à l’impératif du développement durable, Corinne Lepage préconise la mise en place d’un « véritable » droit international de l’environnement, d’un droit à l’eau, s’accompagnant de retraits de souveraineté consentis au nom de l’intérêt collectif.

Corinne Lepage souhaite en effet l’établissement de tribunaux internationaux chargés de sanctionner les auteurs de « crimes de pollution » de dimension internationale (en l’absence de mesures prises par un Etat), appuyé par une véritable police mondiale pouvant mener enquête et procéder à des arrestations.

2) Une refondation de la démocratie

Corinne Lepage estime que la vision dominante du système démocratique n’est pas adaptée à la nécessité de protéger l’environnement. La notion d’intérêt général (qui revient le plus souvent à la volonté du plus grand nombre) ne prend ainsi pas compte de l’intérêt des générations futures. Elle préconise donc un « audit écologique » des politiques économiques, et un encadrement plus strict des libertés individuelles au nom de la responsabilité écologique. La responsabilité lui paraît une valeur aussi importante, du point de vue collectif, que la liberté, qui reste une valeur essentiellement individuelle.

L’ouvrage se conclut par l’évocation d’une série de scenarii sur l’avenir de la planète. Au risque de la poursuite de la politique de laissez-faire, s’ajoute celui d’une imposition des normes environnementales aux pays pauvres par les pays développés « repentis » (éco-impérialisme). Corinne Lepage propose une approche consensuelle, et appelle à un plan Marshall pour le développement durable.

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